Ici et Ailleurs (Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Gorin, Anne-Marie Miéville, 1976)
L’ajout d’images aux images, auquel s’ajoutent encore plus de commentaires sur les commentaires, suspendent la crédibilité du film, du cinéma en général
Après la terrible guerre de Gaza (2023-2025), il est plus que jamais temps de s’interroger sur le conflit israélo-palestinien, sa médiatisation, le rapport très singulier qu’il entretient entre l’ici (la France de 1975) et l’ailleurs (la Palestine de 1970) – la France pouvant être remplacée par n’importe quel pays et la période de temps par beaucoup d’autres, car cette guerre résonne singulièrement dans tous les pays, ce qui n’est pas la moindre de ses particularités. Tout dans ce film, un demi-siècle plus tard, est pertinent par rapport à la situation d’aujourd’hui. À l’époque, le film a été considéré comme une prise de parti pro-palestinienne – ce qui était vrai, puisqu’il s’agissait d’une commande explicite au groupe Dziga Vertov du comité central de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP). Les images ont été filmées en 16 mm, de mars à août 1970 par Jean-Pierre Gorin, le cadreur Armand Marco et Jean-Luc Godard1 au Liban, en Cisjordanie et en Jordanie pour honorer cette commande, mais plusieurs acteurs du film étant morts lors de l’événement nommé Septembre Noir (combats entre les troupes du roi Hussein et l’OLP, principalement du 12 au 27 septembre, faisant plusieurs milliers de morts à Amman, dont beaucoup de personnes qui apparaissent dans les prises de vues), il a été décidé d’annuler le film dont le titre à l’époque était : Jusqu’à la victoire. Plusieurs années plus tard, après bien des hésitations, c’est tout à fait autre chose qui a été monté par, principalement, Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville – dont on entend les voix off presque sans interruption pendant toute la durée du film. Entre-temps la prise de distance a fait son œuvre, le groupe Dziga Vertov s’est dissout en 1973, et des slogans comme La guerre prolongée, La volonté du peuple, La lutte armée, Le travail politique ou C’est la lutte finale ne sont mentionnés qu’en perdant leur caractère de slogan. Les auteurs ne se disent plus révolutionnaires ni militants. Le film devient une sorte de méta-réflexion sur la valeur de l’image et la signification du discours politique au cinéma.
Je voudrais dans cette analyse partir des événements de 2023-2025 pour mettre en perspective ceux de 1970-1975 et l’archive qui nous en reste, le film Ici et Ailleurs. En quoi l’analyse autocritique présentée en 1975 peut-elle nous aider à analyser nos propres errements (s’il y en a) ? Il faut se méfier, disent Godard et Miéville, du discours qui vient se superposer à la réalité qu’on prétend filmer. Ce ne sont que des images et des images d’images, manipulables selon le choix retenu, l’ordre dans lequel on le présente, le commentaire qu’on y ajoute, etc. Dans le temps même où ils se penchent sur leur discours passé, ils ajoutent d’innombrables autres images d’autres réalités historiques (allemandes des années 1930-40, américaines des années 60-70, françaises entre 1936 et 1968, etc.), afin de ré-interpréter ou sur-interpréter celles qu’ils avaient filmées quelques années auparavant. Par-dessus le chapeau(comme on dit), ils saturent le film de leurs nouvelles observations, proférées en 1975 sur un mode théorique qui peut faire croire à une objectivité, une neutralité, une rupture par rapport à leurs pratiques passées. On peut se demander s’il s’agit vraiment d’une rupture ou d’un changement de style, d’un renouvellement de procédés analogues sous une autre forme. Par ce nouveau film, Godard et Miéville s’excusent pour les méthodes utilisées et les intentions qui avaient présidé aux premiers tournages et élaborations. Après avoir rompu avec la passion révolutionnaire, ils tentent de solder leur dette idéologique, comme si par la sincérité de 1975 ils avaient le pouvoir d’effacer les tromperies, les constructions factices de 1970. C’est ainsi que Godard révèle que la belle Palestinienne enceinte qui se déclarait prête à sacrifier son fils n’était qu’une Libanaise, nullement enceinte, à laquelle il avait dicté un texte. Par cette confession publique, il croit pouvoir se racheter, tout en inondant l’écran d’une nouvelle concaténation d’images tout aussi manipulatrice. Le nouveau Godard-Miéville n’appelle plus à la guerre prolongée, mais continue à associer le visage de Golda Méir et celui d’Adolf Hitler (un topos de la lutte palestinienne). Il n’annonce plus la lutte finale, mais ne dénonce pas le roi Hussein, véritable instigateur des massacres. Il multiplie les allusions à Brejnev, Nixon ou Kissinger, aligné les photos de têtes coupées, de chaîne d’assemblage ou d’ADN, mais n’analyse jamais les erreurs du Fatah ou de Yasser Arafat (son commanditaire). Il utilise les images des camps de réfugiés et des combattants, mais ne traduit jamais vraiment leurs propos2 et ne s’interroge jamais sur la stratégie de leurs dirigeants. Il montre une famille française devant la télévision, dénonce le théâtre de la propagande, mais ajoute à cette propagande d’autres images (les déportés juifs, les musulmans des camps nazis), des parallélismes et des comparaisons constamment suggérées mais jamais véritablement argumentées. Les généralités proférées sur les pouvoirs trompeurs de l’image n’empêchent pas la réitération, dans un autre style, des procédés propagandistes pour lesquels l’OLP les avait recrutés.
S’il est une conclusion à tirer de cette aventure, c’est que la suspension de crédibilité au cinéma (le fait de considérer provisoirement comme vrai ce qu’on sait être faux) n’est pas limitée au film de propagande ou à la fiction, elle concerne aussi le commentaire théorique ou la voix off. Il faut admettre que dans le film de 1975 comme dans celui de 1970, rien n’est crédible. Nous sommes tous des spectateurs qui, dans leur salon, suspendent la réalité pour se faire une opinion à leur mesure. Face à toutes les images, les récits et les propos concernant le conflit israélo-palestinien, nous devons rester incrédules. Aucun conflit n’accumule autant de mythes, de récits fallacieux, de comparaisons abusives et de jugements tranchés. Il y a des civils des deux côtés, des pacifistes des deux côtés, des nationalistes ethno-religieux des deux côtés et des fascistes des deux côtés. Godard et Miéville le savaient, et leur embarras dans la version 1975 de leur film est manifeste. Il faut leur rendre hommage pour cet embarras, sans se laisser influencer par l’enchaînement tendancieux des images.
- Ils se sont rendus au moins six fois au Proche-Orient. ↩︎
- Leur traducteur Elias Sanbar, qui était présent lors du tournage, témoigne du fait que le film avait été entièrement préparé et « scripté » à l’avance, jusqu’au moindre détail. Les véritables propos des combattants n’ont jamais été traduits. ↩︎
Docteur en philosophie de l’ENS. Auteur du site www.idixa.net (Derridex). Pages Facebook spécialisées : Lire Derrida, l’oeuvre à venir; Cinéma en Déconstruction.