The Souvenir Part I et II (Joanna Hogg, 2019-2021)

Pour accéder aux souvenirs, il faut pousser toujours plus loin le mouvement de la mimesis, multiplier les dédoublements

Julie1, 24 ans, prévoit de réaliser un film dans le cadre de ses études de cinéma. Elle rencontre Anthony2, un homme séduisant, cultivé, qui affirme travailler au Foreign Office3. Elle pourrait constater assez vite qu’il est drogué, menteur et probablement sans emploi4 – mais elle préfère ne pas voir ni entendre. Il la manipule, a sans cesse besoin d’argent, va jusqu’à organiser un faux cambriolage pour lui voler ses bijoux5, les vendre. Elle ne remarque pas ou fait semblant de ne pas remarquer, continue à l’aimer6, ne peut pas se passer de lui, jusqu’à ce qu’un jour on lui annonce sa mort par overdose. Tandis qu’elle vit cette aventure amoureuse, elle est inscrite dans une école de cinéma7 où elle s’implique assez parcimonieusement, jusqu’au moment où elle en arrive au diplôme de fin d’étude. Sur la base de certaines photographies qu’elle avait prises sur place8, elle imaginait au début réaliser un film quasi-documentaire sur les dockers de Sunderland, racontant l’histoire d’un jeune garçon qui vit la mort de sa mère9. C’est le projet dont elle avait parlé à Anthony, il s’y était intéressé mais l’avait dissuadée d’être trop proche du réel. Pendant la période où elle vit avec lui, elle n’avance guère sur ce projet, et après sa mort, c’est un tout autre sujet qui l’intéresse : un sujet qui, comme il le souhaitait, la touche personnellement. C’est décidé, elle fera rejouer par une actrice sa relation avec Anthony. 

Il y a dans le film une extraordinaire série d’emboîtements et de dédoublements, dont certains sont explicites, manifestes, et d’autres plus dissimulés, obscurs.

▪︎ The Souvenir Part I est un film autobiographique qui respecte les codes usuels de l’autobiographie. Pour raconter un épisode de sa vie, la réalisatrice invente un personnage, Julie, qui la représente. Mais ce la est ambigu, car il s’agit de la Joanna de 1985, c’est-à-dire d’un souvenir, d’un spectre. La Joanna de 1985 (inaccessible) est doublement dédoublée : une fois en Julie, et une autre fois dans la Joanna effective de 2019-21, qui se pense comme étant la même personne10

▪︎ Il n’y a pas un film, mais deux : The Souvenir Part I (2019), puis The Souvenir Part II (2021). Dans le récit de la vie de Julie, les deux films se suivent chronologiquement, mais dans la structure du diptyque, Part I est raconté à nouveau dans un autre film, un court-métrage emboîté dans le second, The Souvenir. L’histoire de l’aventure amoureuse de Joanna est racontée deux fois : une fois dans un film que nous voyons (Part I), une autre fois dans un autre film que nous ne voyons pas (The Souvenir).

▪︎ La jeune Joanna est représentée par Julie, et aussi par l’actrice qui joue Julie, Honor Swinton Byrne11. Alors que la réalisatrice connaissait la petite Honor depuis sa naissance12, elle l’a choisie très tardivement pour le rôle, quelques jours avant le tournage. Ce choix a été un événement dans la vie réelle, qui vient redoubler la rencontre entre Joanna et Tilda (Matilda) Swinton, mère de Honor, dans les années 1970. 

▪︎ Dans le diptyque que constituent les deux films, se trouve un triptyque – voire plus. Le film que Julie réalise à l’école intitulé lui aussi The Souvenir, dont nous ne voyons que les répétitions et quelques images, est une sorte de remake de The Souvenir Part I13. Ce remake est emboîté dans The Souvenir Part II, et renvoie à un autre film de fin d’étude que Joanna Hogg avait réalisé en 1986, où jouait Tilda Swinton, Caprice, ce qui fait du triptyque un quadriptyque.

▪︎ L’allusion au court-métrage Caprice14, véritable ouvrage de fin d’étude de Joanna Hogg, introduit un autre double de la Joanna de 1985 : Lucky15, jeune femme naïve qui vit entre les pages d’un magazine de mode. Ce personnage est interprété par Tinda (Matilda) Swinton16, mère biologique de Honor Swinton Borne. 

▪︎ La dimension autobiographique se dédouble, puisque Joanna Hogg, qui a l’âge d’être la mère de Honor Swinton Byrne17, fait jouer le rôle de cette mère par Tinda, qui était déjà son amie au début des années 1980, avant même les événements du film. Tinda est un double de la Joanna réalisatrice.

▪︎ N’oublions pas que la Julie de The Souvenir Part II est elle-même réalisatrice. Pour réaliser The Souvenir, il lui faut une actrice qui interprète son double. Elle choisit la Garance du film The Souvenir Part II, qui est interprétée par l’actrice française Ariane Labed. Ariane, qui joue Garance, est donc le double de Julie, qui est elle-même le double de Joanna jeune, laquelle est un avatar de Joanna Hogg, la vraie réalisatrice à l’origine du choix d’Ariane18 fictivement attribué à Julie. Pourtant Garance, particulièrement bavarde dans The Souvenir Part II19, ne semble pas se positionner comme un alter ego de la jeune Joanna étudiante.

▪︎ En racontant sa propre jeunesse, Joanna Hogg convoque les paradoxes autoréférentiels du « je ». Elle nomme par ce même pronom personnel la réalisatrice à l’origine des deux films (2019-21) et la jeune femme de 198520. C’est la même personne, le même regard et pourtant ce n’est plus le même21. Ce « je » qui dit « je » est un autre dès le moment où il le dit, ce qui témoigne à la fois de l’obligation à réitérer (contrainte de répétition) et de l’impossibilité de répéter le passé.

▪︎ Entre la Julie du film et une autre Julie, Julie d’Etange, l’héroïne du roman de Jean-Jacques Rousseau La Nouvelle Héloïse. En 1985, à l’instigation de son ami d’alors dont Anthony est le double, Joanna Hogg avait découvert dans la collection Wallace le tableau de Jean-Honoré Fragonard Le chiffre d’amour (1775-78), connu en Angleterre sous le titre The Souvenir22. On y voit une jeune femme graver un « S. » énigmatique dans l’écorce d’un arbre, une lettre jetée à ses pieds. Il s’agirait de la Julie de Rousseau, confrontée à l’amour impossible qu’elle entretenait avec Saint-Preux. Les trois films The Souvenir Part IThe Souvenir Part II et The Souvenir, réitèrent les enjeux du tableau The Souvenir : en rompant avec Saint-Preux, Julie d’Etange continue à l’aimer23. De la même façon, la Julie du film continue à aimer Anthony au-delà de la mort. Les deux Julie ont un point commun : leur deuil passe par la création, une famille pour Julie d’Etange, un film pour l’autre Julie-Joanna.

▪︎ Pour tourner le film, l’appartement où habitait Joanna Hogg en 1985 à Knightsbridge a été reconstitué en studio, avec son lit, son mobilier, sa fenêtre qui donne sur la rue et aussi son vaste miroir mural qui le coupait en deux, multipliant les répliques, les reflets et les réverbérations. À la démultiplication des personnages s’ajoute la démultiplication des images.

▪︎ Il y a plus d’un Anthony qui cache à peine ses duplicités, et plus d’une Julie, qui préfère se cacher à elle-même ce qu’elle sait par ailleurs. C’est cette duplicité-là, condition de toutes les autres, de l’aventure et du récit lui-même, qu’il faut absolument préserver.

▪︎ Pour la Joanna auteure, il ne s’agit pas seulement de se souvenir, il s’agit d’entretenir la mémoire, l’amplifier, la valoriser, de se remémorer non seulement les souvenirs mais aussi l’acte de remémoration24, d’en faire un temple, un monument et aussi un écran qui dissimulerait d’autres éléments (oubliés) moins racontables mais qui résonnent à travers ce que nous pouvons ajouter à la longue série des démultiplications. La dernière scène du film est celle de l’obtention du diplôme. Julie finit légitimée, félicitée, sous les applaudissements de ses parents. Quant à Joanna Hogg, elle est honorée pour ce merveilleux diptyque, consacrée, reconnue comme une grande réalisatrice, une auteure de premier plan. Elle aura, enfin, réalisé une œuvre digne d’être montrée. Elle se sera dégagée d’un milieu familial embarrassant en enrichissant le réel par la fiction25 – une autre forme de dédoublement. 

  1. Interprétée par Honor Swinton Byrne. ↩︎
  2. Interprété par Tom Burke. ↩︎
  3. En réalité il passe l’essentiel de ses journées dans un endroit louche, que Julie ne découvrira qu’après sa mort.  ↩︎
  4. Elle espère, jusqu’à la fin du film, que son emploi au Foreign Office sera confirmé, mais la certitude ne vient jamais. ↩︎
  5. Il vend les bijoux auxquels elle est le plus attachée. ↩︎
  6. On pourrait parler d’emprise, si la liberté de Julie n’était pas toujours soulignée dans le film. ↩︎
  7. Dédoublement de la National Film and Television School (N.F.T.S.), où Joanna Hogg a effectivement étudié.  ↩︎
  8. La réalisatrice Joanna Hogg a effectivement pris ce genre de photographies, dont un montage est montré au début du film. ↩︎
  9. Les responsables de l’école lui demandent si elle est bien placée pour faire un film de ce genre, elle qui vit dans un milieu aisé de propriétaires terriens. Elle voudrait sortir de cette « bulle », dit-elle, mais ce n’est que par Anthony qu’elle en sortira. ↩︎
  10. Sans quoi ce ne serait pas une autobiographie. ↩︎
  11. Née en 1997, Honor avait un peu plus de 20 ans lors du tournage des deux films, l’âge de Joanna à l’époque des faits.  ↩︎
  12. C’est sa filleule. ↩︎
  13. À moins que ce ne soit l’inverse. Si The Souvenir Part I raconte l’expérience réelle, The Souvenir en est la répétition. Mais chronologiquement, dans la fiction, The Souvenir serait le premier film (réalisé en 1986), et The Souvenir Part I le remake de ce premier film. ↩︎
  14. C’est un court-métrage circulaire : le personnage refait à l’envers le chemin qu’elle a fait à l’endroit, puis sort par la porte d’entrée, comme si elle voulait se dégager du film qu’elle avait tant rêvé de faire. Caprice n’est pas dédié à Anthony, mais à un certain Nicholas. ↩︎
  15. Lucky est passionnée par la mode, ce qui semble résonner avec le grand nombre de tenues différentes portées par Julie dans les deux films. ↩︎
  16. Il s’agit de l’histoire d’une jeune femme piégée dans les pages de son magazine féminin préféré, Caprice. De la même façon, Joanna Hogg reconnaît par ce film qu’elle est piégée dans le monde culturel dont elle est issue. C’est une prise de distance vis-à-vis du réalisme social à la Ken Loach, à la mode à l’époque.  ↩︎
  17. A noter que le premier film qu’elle pensait réaliser se termine avec la mort de la mère. ↩︎
  18. Dans Souvenir Part II, Julie, à laquelle le choix est attribué, écarte au dernier moment une autre actrice de ses amies, restée à l’état de double virtuel. ↩︎
  19. Alors que Joanna Hogg, dans sa jeunesse, était plutôt silencieuse. ↩︎
  20. À noter que quand, par exemple, elle répond aux questions des journalistes sur son film, c’est un autre « je » qui s’exprime. ↩︎
  21. Désormais ce regard est celui du spectateur, nouveau dédoublement. ↩︎
  22. Commentaire non signé trouvé sur le web : Jeune femme amoureuse portant la robe que sa mère décédée lui a léguée, odeur de parfum poudré et sophistiqué se mêlant aux odeurs d’herbes qu’exhale la forêt poétique et floue durant ce soir d’automne. Elle grave, dans un moment de joie, son amour sur un arbre qui la protège de l’éphémère et qui représente la constance et la solidité de sa romance. La jeune fille épouse la nature, en un geste de force et de sensualité, elle s’immortalise dans le bois. La clarté des nuages épouse sa lumière pleine de grâce. Le chien est assis, obéissant à sa maîtresse, sage, il est un repère dans se souvenir de jouissance et de rêve. On notera que la question de la mère, plus particulièrement de la mère morte, est évoquée à propos de ce tableau. Dans le film, Julie ou Anthony font remarquer qu’on ne peut pas savoir si la jeune fille est joyeuse ou triste. On ne peut pas savoir si son amoureux est encore vivant ou déjà mort. Le spectateur du film occupe exactement la place du chien (qui pourrait être aussi la place du psychanalyste). ↩︎
  23. Selon Julie, la jeune femme a l’air triste, tandis que selon Anthony, elle a l’air amoureuse. En lui montrant le tableau, Anthony lui aurait suggéré que leur amour ne pouvait pas durer, mais la Julie du film était incapable d’entendre le message. ↩︎
  24. C’est plus court en anglais : to remember remembering.  ↩︎
  25. Nous sommes tous pareils, nous nous racontons des histoires pour justifier nos comportements passés.  ↩︎
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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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