La déprise féministe, post-patriarcat, est un mouvement dont les termes et les résultats sont imprévisibles
Peut-être faut-il d’abord s’entendre sur les termes. Dans son combat, le féminisme se confronte au patriarcat. Je ne conteste pas ce terme, mais je préfère dans mes textes utiliser le mot phallogocentrisme forgé par Jacques Derrida. Entre les deux notions, la relation est étroite, mais les champs évoqués ne sont pas les mêmes. Phallogocentrisme évoque trois types d’emprise : masculine, phallique et aussi celle du logos, dont on oublie parfois la place centrale. Le patriarcat n’est pas seulement la domination des hommes dans la société, c’est aussi la prévalence d’un certain discours, un mode de pensée linéaire, logocentrique, qu’on peut souvent associer (mais pas toujours) à un certain type de rationalité calculatrice. Dans mes choix de vocabulaire, je privilégie aussi le mot emprise sur un autre mot plus frontal, domination. De même que phallogocentrisme est plus large que patriarcat, emprise est plus large que domination. Il y a de l’emprise non-violente, de l’emprise psychologique, de l’emprise involontaire, de l’emprise inconsciente, etc. Toutes les formes de servitude volontaire ou involontaire y sont virtuellement incluses. Le phallogocentrisme ne structure pas seulement les relations entre genres, il affecte le langage, les modes de raisonnement, les logiques, y compris celles que nous ressentons dans notre for intérieur, les logiques inconscientes. S’en déprendre n’est pas une mince affaire. Il ne saurait y avoir une méthode unique, un but unique, une politique unique. Selon les désirs, les positionnements, les intentions, les perspectives, le phallogocentrisme ne sera pas questionné de la même façon, et le questionnement produira d’autres effets, d’autres déprises. Pour me diriger dans ce sac de nœuds, je fais confiance aux films – ce sont eux qui déterminent les catégories, les rubriques auxquelles je fais allusion.
- Déprises assumées mais relatives, quand elles s’appuient encore sur l’instrumentalisation du logos.
Dans La Fiancée du Pirate (Nelly Kaplan, 1969), après la mort de sa mère, Marie s’organise. Elle conçoit un plan précis, une stratégie qu’elle met méthodiquement en œuvre : asservir les hommes par le désir, les déposséder, les ridiculiser, avant de se retirer dignement. Pour lutter contre la domination phallique, elle instrumentalise le désir masculin, elle s’approprie le logos. Après avoir montré sa supériorité, après avoir fait étalage de son mépris pour une virilité factice, la femme triomphante s’en va seule, sur une route bien tracée. Ici le féminisme est un combat, une guerre de classe. Le rapport de force est assumé, la rationalité masculine est retournée contre les hommes.
Il existe un autre cas, historiquement avéré, d’affirmation sexuelle combinée avec l’invention d’un raisonnement singulier, nouveau, algorithmique. Il s’agit d’Ada Lovelace, qui loin de renoncer au logos, aura poussé la maîtrise encore plus loin. Dans Conceiving Ada (Lynn Hershman-Leeson, 1997), on suit l’histoire de cette aristocrate anglaise qui aura surpassé son maître en inventant ce qu’on appelle aujourd’hui (avec une petite dose d’anachronisme) le premier ordinateur. Elle avait, dès les années 1840, anticipé à sa façon la révolution numérique. Elle a saisi sa liberté de femme, son droit à dépenser son argent comme elle le voulait, sans s’embarrasser de discours ou de théorie.
L’articulation est encore différente dans le film Morvern Callar, de Lynne Ramsay (2002). La jeune femme choisit de s’approprier l’œuvre de son compagnon suicidé. Elle prend le pouvoir sur l’homme mort et part en vacances avec une amie. La déprise pratique s’effectue par appel du plaisir, de la jouissance. Il y a du cynisme dans sa logique, mais aussi une certaine rigueur. Après tout, pourquoi ne pas s’emparer d’un argent disponible ? Du point de vue de la société, son comportement est sordide, honteux, c’est une trahison, mais du point de vue féministe, la ruse est au service de l’émancipation. Morvern prend sa revanche sur une enfance gâchée, elle se donne le droit de calculer, ce qui est une autre modalité du logos, sans le mettre en question.
- Déprise spontanée, non assumée comme telle, qui conduit à la confusion.
Le cas Wanda, filmé par Barbara Loden (1970) est emblématique. Cette mère de famille est incapable de jouer son rôle de mère au foyer. Du point de vue de son mari et de ses proches, elle est défaillante sur tous les plans : professionnel, affectif ou familial. On peut dire qu’elle n’a pas à se déprendre du système car jamais elle ne s’y est inscrite. Elle n’a rien eu à combattre, car avant même son divorce et son départ, son exclusion était actée. Elle s’en va dans l’indifférence générale, y compris semble-t-il de ses enfants (mais ce n’est pas sûr), sans alternative, sans possibilité d’autre choix. Le plus singulier chez elle, le plus incompréhensible, est qu’elle n’a aucun but, aucun plan, aucune stratégie. Elle accepte la domination patriarcale d’un autre homme, M. Dennis, sans se soucier de définir une autre ligne, un autre chemin. Le film est une expression angoissante et angoissée de la difficulté de trouver une issue au logos. Il se termine sans horizon, sans proposition – faisant craindre une impasse de la déprise féministe.
- Comment passer de l’ère #MeToo à la déprise #PostMeToo ? Hésitations de 2025.
Comment transformer une protestation ancrée dans la psychè féminine en projet de vie, de société ? On peut nommer #PostMeToo ce questionnement – qui semble embryonnaire dans cinq films sortis en 2025.
Au début de son cheminement dans Chronology of Water (Kristen Stewart, 2025), Lidia échappe à son père incestueux par l’élément liquide (la piscine de compétition). Ce n’est pas un choix, c’est un refuge où le reste de la famille ne peut pas la suivre. Ce chemin la conduit à l’université où elle découvre l’écriture, un lieu de pensée où elle peut s’exprimer sans se soumettre à la logique courante. En dirigeant son énergie vers la création littéraire, en inventant une écriture fragmentée, non linéaire, elle se débarrasse d’un mode de pensée qui fonctionne par rationalisation, injonction. Cette voie tortueuse aboutit à un autre mode de sexualité, hétéro-homo, et aussi à une reconnaissance littéraire et sociale inattendue. Elle aura, dans son parcours, domestiqué le phallique et réaménagé le logos. Son Misfit Manifesto de 2017 qui met en valeur la personne inadaptée, décalée (misfit) appelle un autre genre de normalité, dont elle ne peut affirmer que le principe. Lidia lance un appel, en espérant que le contenu surgira de lui-même.
Cette question du misfit est reprise différemment par d’autres films tous sortis la même année 2025 :
Quand Agnes est violée par le professeur qui devait diriger sa thèse, elle vit déjà dans une certaine marginalité, en colocation avec une amie elle-même lesbienne. Le titre Sorry Baby choisi par Eva Victor renvoie à sa relation avec la fille nouvelle-née de cette amie. Quoique hésitante, neutre dans son comportement, habillée à la masculine, rejetant toute idée de « fonder une famille », Agnes n’est pas indifférente à la maternité. On la voit dans une des premières scènes se dire maman de l’enfant qui se trouve encore dans le ventre de son amie. Après la période de trauma, la protestation pour viol, elle finit par remplacer le professeur, occupant son bureau. Tout se passe comme si, avec cette promotion, elle renonçait à toute révolte frontale. Tout compte fait, le phallogocentrisme est trop puissant, mieux vaut l’inhibition que le combat.
Le cas de Grace dans Die My Love , de Lynne Ramsay, est plus radical. La naissance de son enfant entraîne une rupture brutale avec le monde, pas seulement le monde des autres mais aussi le sien propre. C’est une dissociation qui va plus loin que la classique dépression post-partum : rupture avec son mari, son milieu, avec ses ambitions d’écriture et aussi avec son fils qui vient de naître, perte de contrôle, abandon de ses obligations, auto-mutilation, rejet de toute forme de rationalité ou d’organisation. Mais jusqu’à la dernière minute du film, cette déprise absolue ne conduit vers aucune démarche positive, aucun projet construit.
Les quatre filles évoquées dans In die Sonne Schauen de Mascha Shilinski sont enfermées dans un univers voué à la survie matérielle (les champs, les animaux, les tâches ménagères), la répétition des traumas (refoulement, viol des domestiques, inceste), la reproduction (enfants, prolongement de la lignée) symbolisée par une ferme quadrangulaire, dont la seule extériorité est bornée par une rivière qui sert elle-même de frontière. De ce dispositif, les femmes ne peuvent échapper que par la fuite ou le suicide. Il ne suffit pas d’observer, regarder, mémoriser, pour devenir capable de penser et d’agir – et même pour celles qui vivent à l’époque contemporaine, les vieux spectres prévalent sur le souci de l’avenir.
La pauvre Linda de If I Had Legs I’d Kick You (film de Mary Bronstein) ne peut trouver aucune cause, aucune explication rationnelle ni aucune solution aux catastrophes qui lui tombent dessus : la fille malade, le plafond qui s’effondre, les collègues qui se défilent, les patients qui la harcèlent, etc. Elle n’a pas d’autre solution que courir vers la mer, se suicider. Curieusement, la même année, dans un autre film signé Rebecca Zlotowski, c’est la psychiatre et psychanalyste Lilian Steiner de Vie Privée qui perd ses repères et recourt non pas au suicide mais à l’hypnose, ce qu’elle avait toujours considéré comme une charlatanerie. Elle ne se suicide pas mais s’arrange pour que rien ne change. Après tout, les anciennes pratiques sont encore les moins traumatisantes. Décidément le logos est le logos, on n’a pas encore trouvé la solution pour s’en débarrasser.
La détresse exprimée différemment par ces six films n’aboutit qu’à une impasse. Que ces femmes soient aimées ou non par leurs conjoint·e·s ou leurs proches, qu’elles soient abandonnées ou solitaires, qu’elles trouvent ou non le moyen de se stabiliser, c’est toujours la même absence de perspective qui domine. Les réalisatrices expriment leur propre désarroi par un montage similaire : fragmentaire, subjectif, dissocié de la chronologie, axé sur les états mentaux les troubles intérieurs plutôt que les événements extérieurs ou la continuité du récit. Ellipses, chaînes incomplètes, temporalité brouillée ou suspendue, réel confondu avec la perception, l’imagination ou le fantasme, mise en scène du vide, de l’absence, de la répétition, hésitation dans l’orientation sexuelle, tout concourt à l’absence de débouché. #PostMeToo, on peut suspendre provisoirement le phallogocentrisme, mais l’alternative est éloignée.