Materialists (Celine Song, 2025)
On peut faire couple ou se marier par calcul, transaction, voire sentiment amoureux – mais alors dans le même mouvement on s’expose à l’incalculable
C’est un film dont il n’est pas tout à fait sûr qu’il faille le prendre au sérieux, tellement les personnages et les situations sont caricaturaux. On pourrait parler de comédie romantique, si Celine Song n’avait pas elle-même décalé le sujet par deux scènes, un prologue (du grec ancien « πρόλογος ») et un épilogue (du grec ancien « ἐπίλογος ») qui encadrent le film et renvoient plus à 2001, l’odyssée de l’espace (Stanley Kubrick, 1968) qu’au mélodrame classique. Le prologue montre un couple préhistorique expérimentant pour la première fois (pas au sens de l’ontogenèse – l’individu- mais plutôt de la phylogenèse – l’espèce -) l’amour et la conjugalité. Ils s’aiment, et ils se passent la bague au doigt; l’épilogue ne fait que répéter le prologue, mais cette fois ce sont deux personnes de l’époque moderne qui sont concernées. Encore une fois, ils s’aiment, et ils se passent la bague au doigt. Tout se passe comme si, à travers les siècles, rien n’avait changé. Ce serait la définition de la comédie romantique s’il n’y avait dans cette insistance un souci quasi-conceptuel. Qu’est-ce que ça veut dire, ils s’aiment ? Et qu’est-ce que ça veut dire, ils se passent la bague au doigt ? Celine Song apporte quelques éléments de discours pour le deuxième temps, la bague au doigt (le mariage), puisque Lucy, l’héroïne du film1, est matchmaker (marieuse), c’est sa compétence professionnelle, mais tend à laisser incertain et énigmatique le premier temps, ils s’aiment (l’amour), puisqu’elle est incapable de le susciter – pour les autres, et de le comprendre – pour elle-même. Il s’agit moins de voir l’amour survenir à la façon traditionnelle de la comédie romantique que de tenter une analyse des conditions de sa survenue – analyse passablement abstraite, ce qui fait de ce film une sorte d’essai théorique. L’amour est rare, il ne survient pas toujours, il n’est nullement la règle mais plutôt l’exception, et la question de savoir si les critères sur lesquels Lucy a l’habitude de s’appuyer pour réunir les couples y interfèrent ou non reste ambiguë.
Donc Lucy, 37 ans, après avoir beaucoup galéré, réussit à gagner sa vie assez correctement en tant que matchmaker – un métier qui oscille entre entremetteuse – pour les buts poursuivis – et cabinet de recrutement – pour les méthodes – que la réalisatrice Celine Song, devenue filmaker, connait car elle l’a elle-même pratiqué pendant un semestre. Elle fait se rencontrer hommes et femmes en fonction de critères très précis, différents pour les hommes et les femmes. Un homme doit être grand, riche, éduqué, etc. Une femme doit être jeune, bien faite, etc. Si les critères sont alignés, Lucy organise les rencontres (dating), la preuve suprême de réussite étant le mariage. C’est un travail rigoureux, très organisé, qu’elle compare plus d’une fois à un exercice mathématique, comme si le marché des couples fonctionnait lui aussi selon la logique transactionnelle défendue par le président élu en 2024, Donald Trump. Elle en est à sa neuvième réussite, ce qui assoit sa crédibilité et lui permet d’être encore plus ambitieuse. Tandis qu’elle améliore son système de notation, il était fatal que, malgré ses dénégations, elle soit elle-même impliquée dans ces problématiques de mariage. Comment en irait-il autrement puisqu’elle est célibataire et proche, par l’âge, du moment biologique où la maternité risque de lui échapper. Comme l’exige le topos courant de la comédie romantique, elle hésite entre John, ancien partenaire qui n’a guère progressé dans ses ambitions d’acteur2, et Harry Castillo, riche homme d’affaires3 qui prétend ne s’intéresser qu’à sa personne et non à sa valeur sur le marché. Conformément aux principes économiques sur lesquels sa vie professionnelle est basée, elle commence par déclarer à John qu’à cause de sa situation de loser et sa pauvreté, plus jamais elle ne reviendra vers lui, et accepte une invitation de Harry pour une anticipation de voyage de noces en Islande. C’est alors que, sans véritable surprise pour le spectateur, l’incalculable fait irruption sous la forme d’un échec professionnel : Sophie, une de ses clientes, est agressée sexuellement par un homme que Lucy avait sélectionné. Événement grave dont on ne sait s’il est authentique ou s’il a été inventé par la dite Sophie pour se venger de ses échecs. En tout cas quand l’incalculable est lâché, il ne peut plus s’arrêter et il finit par affecter la vie personnelle de Lucy. Il s’avère que Harry avait triché sur sa taille, qu’il joue un double jeu et qu’il n’a pas d’amour pour elle. Lucy, qui avait sous-loué son appartement pendant la durée prévue du voyage avec Harry (avouant ainsi sa pauvreté virtuelle) fait retour vers John qui lui déclare son amour et lui passe la bague au doigt.
Cette histoire édifiante qui fait triompher l’amour sur la transaction serait simple à interpréter s’il n’y avait quelques ambiguïtés. Quand on les regarde d’assez près, les caractéristiques de Lucy et de John se rapprochent : même éducation, même milieu d’origine, mêmes ambitions initiales (acteurs), mêmes âges, même beauté physique malgré la maturité approchante, mêmes galères et mêmes échecs. Sans doute sont-ils amoureux, mais cet amour n’est guère dépourvu d’éléments transactionnels, calculables – un bon matchmaker les aurait aisément repérés. Il aura fallu que Lucy soit mise en échec sur le plan professionnel (l’incalculable) pour qu’elle accepte de donner la priorité à ses propres sentiments dits amoureux, qu’une analyse détaillée peut faire passer pour des convictions conjugales raisonnablement calculables. Au final le calculable et l’incalculable sont indissociables. Une fiancée parfaitement matchée peut sombrer dans la dépression le jour même du mariage; et un rapprochement improbable, voué à l’échec, peut se transformer en rencontre amoureuse. Il n’y a aucune garantie : ni pour l’amour, ni pour le non-amour.