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Un monde s’est évanoui, il n’y a plus rien à faire, j’en pleure
Il est de nombreuses circonstances dans lesquelles on pleure. En associant les larmes à l’évanouissement d’un monde, j’évoque une situation de panique, d’insécurité, d’impuissance. Pleurer, c’est prendre acte de l’absence d’issue. Si la personne, à son échelle, ne peut concevoir aucune action, aucune demande, aucune imploration, aucun mouvement susceptible de débloquer sa situation, elle n’a pas d’autre recours que la déploration : un geste qui marque un désespoir, une fin, rien qui ressemble à un nouveau départ ou un recommencement. Il arrive que la défaillance ne tienne qu’à un événement local, ponctuel, mais il arrive aussi qu’elle soit générale, qu’elle concerne tout un monde, le monde.
De nombreux films se terminent par des pleurs, c’est presque un topos, un lieu commun qui marque un genre (mettons le mélodrame) ou une pathologie (mettons la mélancolie). Mais le monde entier (le monde de cette personne-là, à ce moment-là) ne s’effondre pas à chaque fois. C’est le cas dans Vive l’Amour (Tsai Ming-liang, 1994). Les trois jeunes gens décrits dans le film ont tous trois fait semblant. Il y a le squatteur Hsiao-kang qui a par hasard trouvé un appartement vide pour y passer ses nuits – et accessoirement y faire une tentative de suicide. Il y a Ah-jung qui prétend gérer un commerce alors qu’il n’occupe qu’un bout de trottoir, et il y a May Lin, une jeune femme plutôt jolie, la seule qui ait un véritable travail dans une agence immobilière, qui accepte de coucher avec Ah-jung mais s’effondre d’un seul coup, au milieu d’un parc, dans une crise de larmes spectaculaire, continue, inarrêtable. Elle n’a pas d’interlocuteur, personne à qui s’adresser, elle sait que rien ne peut changer dans un avenir prévisible. Comme les deux autres personnages, elle n’a ni famille, ni références, ni projets, ni domicile stable. Le film est titré Vive l’Amourpour montrer à quel point, sans monde, l’amour n’est qu’un mot.
L’effondrement d’un monde n’est pas réservé aux précaires ni aux SDF. Il peut arriver à une personne qui se croyait bien insérée comme la France de Bruno Dumont (2021) ou la Gabrielle Monnier de La Bête de Bertrand Bonello (2024), les deux étant interprétées par Léa Seydoux. Mais arrêtons-nous à une psychologue mariée, titulaire d’un emploi, habitant dans un joli appartement de Montauk et mère d’une fille pré-adolescente. Elle s’appelle Linda, elle est interprétée par Rose Byrne dans If I had Legs I’d Kick You de Mary Bronstein (2025). Son mari marin étant absent pour deux mois, elle est seule à la maison pour s’occuper de sa fille privée d’école à cause d’une étrange maladie qui l’oblige à se nourrir par un tube. Toutes les misères se cumulent alors dans la vie de Linda : le plafond s’effondre, ses patients la harcèlent, son collègue superviseur l’abandonne, son mari lui fait des reproches, etc. La société est toujours là, les gens semblent continuer à vivre de la même façon dans le même monde, mais son monde à elle s’est évanoui, sans prévenir et sans justification. Ne sachant plus quoi faire elle se jette à l’eau, et elle pleure. Les événements qui convergent vers son annihilation sont plus forts qu’elle, et même le sourire tardif de sa fille ne suffit pas pour la porter.