Vive l’Amour (Tsai Ming-liang, 1994)

Sans habitat, sans passé, sans futur, sans monde, il ne reste que les pleurs

Trois jeunes gens se croisent en un lieu qui n’est pas un lieu, qui n’est pas un habitat. C’est un grand appartement en duplex dans un quartier en rénovation, avec plusieurs chambres au premier étage, une cuisine, des salles de bain, de grands lits propres qui sont restés sur place et où l’on peut dormir tranquillement. L’appartement lui-même est en bon état, mais le hall de l’immeuble semble ravagé. La jeune May Lin travaille pour une agence immobilière, elle est chargée de faire visiter cet appartement en vente à de rares clients qui passent rapidement, sans dire un mot1. Plutôt jolie, extérieurement bien mise, elle vit seule dans un logement décati. Dans le centre commercial du quartier de Ximending, elle croise un jeune homme, Ah-jung. Il cherche à la draguer, elle se laisse convaincre, ils se retrouvent dans l’appartement, font l’amour, toujours sans un mot (ou presque), sans que ni l’un ni l’autre ne livre quoi que ce soit de sa vie, de sa personnalité, de sa situation. Ils ignorent qu’un troisième personnage, jeune homme nommé Hsiao-kang2, qui a par hasard trouvé les clefs de l’appartement oubliées par elle sur une porte, squatte l’appartement pour y passer ses nuits, prendre son bain, s’y laver, y dormir, et même, y faire une tentative de suicide sur laquelle il revient immédiatement. Les deux garçons, tous deux SDF, finissent par se croiser. Ils partagent quelques cigarettes, quelques repas, se confient de quoi ils vivent : la vente de quelques vêtements sur le trottoir pour le jeune séducteur, la vente de columbariums mortuaires pour le suicidaire. Il est inutile qu’ils se parlent car chacun comprend à demi-mot la situation de l’autre. C’est à peu près tout, jusqu’à ce que tous les trois se retrouvent au même moment dans l’immeuble : Hsiao-kang caché sous le lit, Ah-jung et May Lin faisant l’amour sur le lit. Hsiao-kang ne bouge pas, il les entend, les écoute, se masturbe, attend que May Ling s’en aille et que Ah-jung reste endormi. On comprend alors qu’il est surtout attiré par l’autre garçon. Avant de s’en aller, il s’étend lui aussi, se rapproche de Ah-jung mais ne le réveille pas. Puis il fuit à son tour.

C’est tout. L’intrigue arrive à son terme, mais l’essentiel est à venir. Sa voiture ne démarrant pas, May Lin ne peut pas partir. À pas rapides, incontrôlables, elle marche dans le futur parc qui fait face à l’appartement3, entre monceaux de terre retournée, bacs à fleurs, panneaux de signalisation, flaques boueuses, poubelles, chemins inachevés. Lentement, la caméra fait le tour du paysage en un long panoramique4, puis la jeune fille s’assied sur un banc. Elle sanglote. Son visage juvénile recouvert par des mèches de cheveux, elle pleure bruyamment, à haute voix pourrait-on dire, comme une enfant, sans se retenir. Sa plainte est continue, inarrêtable. Les larmes s’écoulent, elle renifle. Quand elle découvre son visage, on voit le ciel bleu, la lumière. Elle se mouche, s’essuie, allume une cigarette, avale quelques bouffées, renifle et pleure encore, et le film se termine. À la fin du plan-séquence de six minutes, au début du générique, on entend encore sa respiration. 

Il n’y a aucun mot, aucune parole dans cette séquence, mais elle livre une impression de vérité – comme si tout le film et au-delà, son environnement, son inscription urbaine dans la ville de Taipeh, pouvait s’y rapporter, s’y reconduire, s’y réduire. En pleurant, la jeune fille implore. Elle n’a pas d’interlocuteur, personne à qui s’adresser, et elle sait que personne ne lui répondra, mais elle pleure, elle ne peut pas faire autrement. Les trois personnages vivent au présent, dans la précarité. Ils semblent n’avoir ni passé, ni futur, ni famille, ni point de chute stable, ni même d’utilité. Vivotant à la marge de l’économie, sans lien humain ni rapport social, ils se rabattent sur un ersatz de sexualité pulsionnelle en trompe l’œil, une extension de la masturbation solitaire qui les laisse insatisfaits et même, pour au moins deux d’entre eux, désespérés. Le titre du film, Vive l’amour5, est la contrepartie de la séquence finale. Un monde sans possibilité d’amour est-il encore un monde ? Nul ne peut, sans pleurer, vivre sans monde.

  1. Le premier mot du film est prononcé au bout de 22 minutes. ↩︎
  2. Interprété par Lee Kang-sheng, un acteur gay qui apparait dans tous les films de Tsai Ming-liang et est considéré comme sa « muse ». ↩︎
  3. Il s’agit du Dahan Forest Park, à Taipeh. Il était à l’époque en construction. ↩︎
  4. Un paysage qui ne fait pas monde. ↩︎
  5. En chinois Àiqíng wànsuì, qu’on peut aussi traduire par Longue vie à l’amour, formulation ironique qui tend à prouver qu’il faudra longtemps avant que l’amour, éventuellement, survienne. Le film a été récompensé par le Lion d’Or au 51ème Festival International du Film à Venise. C’est généralement le titre français qui est utilisé, y compris dans le monde anglo-saxon – un renvoi possible à la Nouvelle Vague. ↩︎
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Pierre Delain

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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