France (Bruno Dumont, 2021)

Derrière le regard circulaire du système des médias, il y a des pleurs – impossibles à cacher, étouffer, réprimer, arrêter, surmonter

La journaliste et présentatrice France de Meurs est au sommet de sa gloire médiatique. Elle vit dans un appartement somptueux et passablement ridicule avec un mari qu’elle méprise – jusqu’à un banal accident où elle renverse un scooter. On ignore si elle se sent vraiment coupable ou si sa dépression a d’autres causes, mais elle quitte l’antenne,.prend un psychanalyste et part en cure quelque part dans la montagne. C’est là qu’elle se fait piéger par un reporter déguisé dont elle tombe amoureuse. Mais ce n’est pas tout : son mari et son fils meurent dans un accident de voiture. Malgré tous ces ennuis et encore d’autres, elle est incapable de quitter son métier de journaliste et revient sur les plateaux. Sa célébrité ne fait pas d’elle une personne, au contraire, elle fait d’elle un rien. Elle pleure de n’être rien (d’être réduite à une boule d’affects inavouables). En rencontrant le journaliste de la clinique, elle a cru être aimée pour elle-même, mais non, elle a été utilisée pour ce qu’elle n’est pas, l’image qu’elle donne. 

Le point commun entre le regard et les pleurs, c’est qu’ils passent tous deux par l’oeil. La différence, c’est que l’oeil est l’organe de la vision, que les pleurs détournent. Quand on pleure, le regard est embué, perdu, on ne voit plus. France de Meurs se présente comme un pur regard, le regard médiatique par excellence. C’est elle le regard sur le monde que tout le monde doit partager, et c’est aussi elle qu’on regarde, qu’on photographie. Pleurer, c’est suspendre ce double regard, c’est l’anéantir. Que reste-t-il alors? Dans son système de valeurs, presque rien, mais dans l’autre système, celui qu’elle refoule, il reste tout. Le film est organisé autour de son visage1, un visage transformé, fabriqué, ultra-maquillé à la façon des geishas japonaises, et en même temps un visage toujours au bord des pleurs, qui ne peut pas s’empêcher de laisser passer l’émotion. Le maquillage devrait dissimuler aux yeux du monde la personnalité de la star des médias, mais on peut toujours en mettre plus, ça ne suffit jamais. Ce n’est pas France qui est en échec, c’est son maquillage. Il faudrait qu’on ne puisse jamais deviner ce qu’il y a sous le maquillage, parce qu’on ne sait pas ce que c’est. 

Le film est une caricature qui se veut comme telle – caricaturale. Il ne cherche pas à reproduire le réel; il en donne la structure en disant la vérité sur une certaine pratique médiatique qui ne montre qu’elle-même, c’est-à-dire elle-même en tant qu’elle donne à voir le monde qu’elle voit. Mais seul Bruno Dumont montre quelque chose de plus que les médias ne montrent pas : ce que la journaliste aurait préféré se cacher à elle-même, ce qui la fait pleurer. 

  1. Le visage de France, qui est celui de l’actrice Léa Seydoux. ↩︎
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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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