Hamlet (William Shakespeare (1599-1601), Kenneth Branagh, 1996)
Le monde est hors de ses gonds, le phallogocentrisme s’écroule, une folie mortifère menace
Le film de Kenneth Branagh est le seul qui reprenne la pièce de Shakespeare dans son intégralité (pas loin de 4 heures). Ce n’est pas une adaptation, comme la plupart des films, c’est une véritable représentation qui use des artefacts autorisés aujourd’hui. Il se rapproche de notre époque et n’omet aucun détail, ce qui n’est pas inutile pour s’identifier aux personnages, ressentir leur actualité, leur présence. Parmi les très nombreux commentaires et analyses qu’a suscités cette pièce extraordinaire, je vais m’arrêter sur l’un d’entre eux, qui peut sembler audacieux, anachronique, à plus de quatre siècles d’écart. Mon hypothèse, c’est que ce qu’on nomme aujourd’hui la crise du patriarcat était déjà à l’œuvre, dans cet autre moment charnière qu’est le passage entre la Renaissance et la modernité. Entre les débuts des temps modernes et l’agonie à laquelle nous assistons, il y aurait une sorte de continuité invisible, une affinité, qui fait l’étonnante actualité du personnage d’Hamlet. Ce qui affecte Hamlet et conduit à la disparition de tout un monde, le royaume du Danemark, et son remplacement par un autre dirigé par Fortinbras Fils, Prince de Norvège, c’est la disparition du père, nommé aussi Hamlet, lequel avait tué Fortinbras Père lors d’un duel « pour un petit lopin de terre » (un duel pour presque rien). Deux pères ont disparu, et deux fils qui n’ont pas d’hostilité particulière l’un envers l’autre sont conduits à se faire la guerre, une guerre qui reste hors champ, sous-entendue pendant toute la pièce. Cette guerre n’a pour eux guère de sens, et ce n’est pas le thème principal du film. Le thème principal, c’est l’épuisement d’un monde, son écroulement, car rien de légitime ne vient succéder à la disparition d’Hamlet Père. Claudius, oncle d’Hamlet, est illégitime car c’est lui qui a tué son frère, l’a remplacé sur le trône et a épousé Gertrude1, mère d’Hamlet, et Hamlet lui-même est illégitime car il n’est pas prêt à prendre la suite. C’est ce manque de préparation, cette hésitation, qui marque la crise du patriarcat – car si le fils prenait tout simplement la place du père, comme l’a fait Fortinbras, il n’y aurait pas de crise. La crise vient du fait que rien de tangible ne vient remplacer le patriarcat, et c’est bien la situation dans laquelle nous sommes (nous aussi). L’hésitation d’Hamlet est la nôtre, et la catastrophe finale qui conduit au retour du patriarcat, c’est bien la situation dans laquelle nous risquons de nous trouver si nous continuons à hésiter. La victime, nous la connaissons déjà : c’est Ophélie2.
Il y a dans la pièce un spectre, Hamlet Père, qui annonce la fin d’un monde, le sien. Il y a un homme intelligent, calculateur, qui défend autant que possible une position rationnelle, normale : Polonius. C’est l’homme moderne qui se soucie de ses enfants, de leur éducation, de leur avenir. Dans un moment de folie, Hamlet s’en débarrasse involontairement, et dans une folie plus grande encore, il rejette Ophélie avec laquelle il était en relation d’amour. Pendant cette crise, tout amour est détruit, et l’honnête Laerte, fils de Polonius enterré en secret, n’y peut rien. Ophélie ne peut pas survivre sans amour. Le problème de la crise du patriarcat, c’est que quand on se débarrasse de la raison, du logos qui lui est associé, on risque de tomber dans la déraison. Que mettre à la place du logos ? Hamlet n’aura jamais trouvé la solution. Il aura, dans un premier temps, pensé qu’en vengeant le spectre, le problème se résoudrait de lui-même, mais dans un second temps, il aura compris que ce n’était qu’une illusion. En reculant pour mieux sauter, il aura plongé dans le vide. Hamlet constate que le royaume du Danemark est pourri, out of joint (hors de ses gonds), mais en faisant semblant d’être fou lui-même, il généralise l’out of joint, dont il est incapable de s’extirper.
Le peuple n’est pas absent de la pièce, et son sort n’est guère enviable. Il est représenté par Guildenstern et Rosenkranz, ces personnages ridiculisés qui porteront eux-mêmes en Angleterre la lettre demandant leur exécution – à l’initiative d’Hamlet, qui se moque de ses anciens amis. La popularité du jeune prince du Danemark est plusieurs fois mentionnée. Son oncle Claudius n’a pas eu à faire de sondage (la méthode d’aujourd’hui) pour comprendre que le meurtre de ce jeune héritier sympathique ne serait pas pardonné par la foule (ou, disons, l’homme de la rue). Il a préféré recourir au poison qui causera la mort de Gertrude, Laerte, Hamlet, et aussi la sienne. En empoisonnant les élites, il n’a pas délivré le peuple, il a préparé une nouvelle sujétion. Les méthodes sournoises de Claudius sont analogues à ce poison contemporain : le complotisme. Il arrive que le peuple y croie, qu’il en jouisse même, mais Fortinbras est à la porte.
La limite de la comparaison entre début et fin du modernisme réside dans la situation des femmes. Il y en a deux dans la pièce : Gertrude complice de Claudius malgré son attachement envers son seul fils, le jeune Hamlet. Elle aurait voulu qu’il se marie avec Ophélie, un mariage d’amour qui aurait pu être heureux. Incapable de renoncer à la position classique de la femme (bourgeoise), dépendante d’un mari ou de son frère, elle observe le désespoir d’Ophélie avec empathie. Mais ni l’une ni l’autre n’est porteuse d’avenir, ni l’une ni l’autre ne peut se substituer à Hamlet ou l’aider pour trouver une issue à la crise. Après le décès de son père, Ophélie partage l’impuissance d’Hamlet, et aussi sa folie. C’est cette absence d’alternative qui mène au retour du patriarcat, qui du point de vue shakespearien est un moindre mal par rapport à une autre crise plus grave encore : le chaos absolu, la guerre civile. En ira-t-il autrement aujourd’hui ? Il est possible que tout dépende des femmes.
- Il applique la loi biblique du Lévirat, ce qui en soi n’est pas un crime. ↩︎
- Et le grand chef, caricature burlesque de Fortinbras, c’est Trump. Le vieillard est usé, déraisonnable, presque fou, mais il a des fils. ↩︎