Fallen Angels (Un crime passionnel, Otto Preminger, 1945)

Je vais le soutenir, le porter, car je sais à l’avance où cela le conduira – à la neutralisation de ses fautes, au mariage

Eric Stanton1 débarque à Walton, une petite ville de Californie, au bord de la mer. Ejecté du bus car il n’a pas assez d’argent pour aller jusqu’à San Francisco, il se rend dans un bar, le « Pop’s Eats » où Stella, jolie serveuse2, revient après une disparition de quelques jours. Il comprend instantanément que la jeune fille lui ressemble, qu’elle est prête à tout pour sortir de sa condition, mais qu’en général ça ne marche pas, elle échoue. C’est pareil pour lui : malgré une indéniable habileté, un culot sans borne, ses combines finissent toujours par échouer, et il se retrouve dans une ville improbable, avec un dollar en poche. À cette occasion, comme d’habitude, ça commence par fonctionner : Eric croise un certain Professeur Madley qui joue les voyants, prétendant converser avec les spectres, porter la parole de revenants connus dans la commune. Comment faire venir les clients ? Convaincre les édiles les plus crédibles, par exemple June3 et Clara Mills, riches filles de l’ancien maire décédé Abraham Mills, Il suffit, dans ce genre d’endroit, qu’une personne respectée prenne l’initiative pour que les autres suivent. Eric persuade la plus jeune, June, et Clara finit par accepter. Satisfait de son intervention, Madley rétribue Eric qui pourrait reprendre le chemin de San Francesco mais ne le fait pas, car il croit avoir trouvé l’âme sœur : Stella. C’est ce qui s’appelle tomber amoureux, comme Pinto le propriétaire du bar, Mark Judd le flic de passage et quelques autres. Stella a un grand talent pour séduire, mais beaucoup moins pour garder l’homme, le vrai, celui avec qui elle pourrait convoler, faire famille (car dans ce contexte, l’union conjugale est toujours la première priorité). Les autres amoureux ne se font pas beaucoup d’illusion, mais Eric y croit. Il va, lui, repartir avec Stella. Il suffit (pense-t-il) de se faire un peu d’argent, et elle lui ouvrira les bras, elle comprendra que s’il est un homme sur terre qui lui convient, c’est celui-là. La question pour Eric est simple : comment réunir une somme d’argent suffisante ? Il a peu d’imagination et peu d’alternatives, alors il trouve une solution simple : séduire June, se marier avec elle, la dépouiller, et une fois enrichi, circonvenir Stella. Celle-ci n’y croit pas, mais accepte le contrat : s’il réussit, elle le suivra (dit-elle, mais nul n’est obligé de la croire). Le plus surprenant est que le projet fonctionne (il n’y a rien de réaliste dans cette histoire, c’est juste pour conduire à notre conclusion). Eric prétend accompagner June et Clara au concert à San Francisco, mais son objectif est tout autre : un mariage immédiat, et c’est ce qui se fait. À peine marié, il se précipite annoncer à Clara sa réussite : mais patatras! Stella a été assassinée. Le voici coincé avec June, avec le risque d’être accusé du crime par le méchant policier, Judd.

Arrêtons-nous là (provisoirement). Le fait qu’Eric puisse tomber amoureux montre qu’il n’est pas un mauvais type. Il ne feint pas, son but est vraiment de se mettre en couple avec une fille de la même espèce, une acolyte, une complice capable comme lui de voler dans la caisse du patron. June a l’air naïve mais elle a saisi le bonhomme mieux que nous, les spectateurs. Elle sait que le type, comme on dit, a un bon fond. S’il peut se dévouer pour Stella, alors il pourra aussi se dévouer pour une autre femme. Il en résulte un comportement stupéfiant : June est prête à tout sacrifier pour lui. Le dénouement du film, un flic meurtrier et un voyou plus lucide que le plus professionnel des détectives, importe moins que cette énigme : la confiance de June. Tandis que Judd, le représentant de la loi, se révèle coupable, tandis que Clara, la femme raisonnable, se révèle contredite par les faits, June, la lectrice de romans à l’eau de rose, la pianiste qui joue tous les dimanches matins de l’orgue à l’église, voit juste. 

Lors du premier cours qu’il a donné en mars 1977 au Conservatoire d’art cinématographique de Montréal, Jean-Luc Godard explique que, pour le personnage de Jean-Paul Belmondo, Michel Poiccard, dans À bout de Souffle(1959, un peu plus d’une dizaine d’années après Fallen Angels), il s’est inspiré du personnage de Dana Andrews, Eric Stanton. « En fait, ils sont un peu pareil, ce sont des gens qui, à mon avis, à l’époque, devaient représenter un certain idéal de liberté, c’est-à-dire faire ce qu’on veut sans être emmerdé; en fait, ne pas faire grand-chose puisqu’on est coincé de partout (…), quelqu’un d’amoral, ni pour ni contre, mais qui fait ce qui lui passe par la tête ». Puisque Godard proclame sa filiation, admettons qu’il s’agisse de deux personnages équivalents. Que s’est-il passé entre 1945 et 1959 ? Disons, pour lever le voile tout de suite, qu’on est passé d’une logique circulaire à une logique du supplément. Dans À bout de Souffle, Michel fait semblant d’être amoureux de Patricia, mais ne l’est pas vraiment – et d’ailleurs il n’est amoureux de personne. Patricia ne l’aime pas non plus, elle trouve juste amusant de se promener avec lui. Au contraire dans Fallen Angels il y a vraiment de l’amour : Eric aime Stella (il n’est pas le seul) et June aime Eric. Fallen Angels nous livre le récit d’une confiance absolue. À l’encontre de toute évidence et malgré les objections de sa sœur Clara, June est persuadée qu’Éric finira par partager sa vie. Dans À bout de Souffle, une telle confiance est inimaginable, les personnages se méfient tous les uns des autres. Alors que Patricia finit par trahir Michel, le seul traitre de Fallen Angels est le policier Judd, qui finit par assassiner Stella. La femme qui, sans poser aucune condition, sans avoir aucune garantie, aucune certitude, décide de dire à l’homme : « Je te porte », ne le conduit pas vers la liberté, mais vers une position sociale bien déterminée, respectable et durable (le mariage). Le voyou survivant reviendra chez lui (home, c’est-à-dire chez elle), tandis que Michel n’a pas et n’aura jamais de chez soi. Dans un cas l’errance s’arrête, tandis que dans l’autre, Jean Seberg divorcera de son mari français et prendra le chemin de l’errance (pour toujours Patricia et Jean Seberg s’identifieront l’une à l’autre). Elle mourra comme Michel Poiccard à Paris et sera enterrée tout près de l’endroit où a été tourné À bout de Souffle. Les personnages sont comparables, mais les situations s’opposent radicalement. Michel finit par mourir car personne ne le soutient, tandis qu’Eric est porté par celle pour laquelle il n’a encore aucun sentiment, aucune attache : June. Il y a dans Fallen Angels un retournement final qui change le regard que nous portons sur Eric (la soi-disant rédemption), tandis que dans À bout de Souffle, c’est le regard que nous portons sur Patricia qui est métamorphosé4 : c’est vraiment dégueulasse, dit Michel dont ce sera la dernière phrase.

Le film d’Otto Preminger contrôlé par la 20th Century Fox de Darryl Zanuck veut faire plaisir au spectateur, tandis que Michel Poiccard se tourne vers lui en disant : « Vas te faire foutre ! » Le réalisateur américain clôt le cinéma sur lui-même, tandis qu’en délivrant Poiccard de toutes ses dettes, de tous ses engagements, Godard l’ouvre (le cinéma) sur un à-venir inconnu (la Nouvelle Vague). Dans les deux cas il y a un·e mort·e : la femme fatale chez Preminger, le voyou magnifique chez Godard. Il est mort mais il n’a pas disparu (pas encore) : c’est au spectateur de le porter. Qui sauve qui ? Contrairement aux apparences, Eric est le sauveur de June et non pas le contraire. Elle ne le soutient que pour se sauver elle-même. Chez Godard Michel Poiccard ne se sauve pas lui-même, ni Patricia : il fait venir en plus, en supplément, un autre cinéma.

  1. Interprété par Dana Andrews. ↩︎
  2. Interprétée par Linda Darnell. ↩︎
  3. Interprétée par Alice Faye. ↩︎
  4. Et aussi le regard-caméra que Patricia porte sur nous. ↩︎
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Pierre Delain

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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