L’Agent Secret (Kleber Mendonça-Filho, 2025)

Au mal d’archive, on ne peut répondre que par un malaise, un trouble, un aveu d’oubli, de perte irrémédiable

La clef du film est donnée par la scène finale, quand Fernando, le fils d’Armando Alves1, avoue qu’il n’a aucun souvenir de son père. Il a en mémoire ce que son grand-père lui a raconté, mais lui-même ne se rappelle rien de son enfance, aucune image des événements de 1977, quand son père a été assassiné. Quand la jeune historienne Flavia lui remet une clef USB contenant une conversation où son père raconte son propre passé, il semble indifférent. Il la met dans sa poche sans même dire merci, puis explique que le lieu où il travaille en tant que médecin a pris la place d’un cinéma où son grand-père travaillait, le São Luiz (ce cinéma, en réalité, existe toujours à Recife2). Il ignore que la bande magnétique en question a été enregistrée précisément là, en ce lieu3. Sans le savoir, il est ancré dans ce passé qui lui parait lointain, étranger. On devine qu’il écoutera, plus tard, la conversation qui sera pour lui comme un film : l’actualisation d’un moment perdu. Dans l’immédiat, au moment où la jeune historienne lui parle, il peine à dominer un sentiment de trouble, un malaise. Il préférerait ne rien dire, rester silencieux. Si, contrairement au film, on reprend le récit chronologiquement, on apprend qu’Armando, personnage principal du film et père de Fernando, est né de parents très jeunes, 17 et 14 ans, qu’il a été élevé dans une famille d’accueil plutôt aisée (son propre fils sera élevé par ses grands-parents, autre forme de famille d’accueil), qu’il a fait des études scientifiques, qu’il est devenu chercheur à l’université ici-même, à Recife, que son laboratoire a été anéanti par un industriel, Henrique Castro Ghirotti, qu’il a injurié ce représentant du capitalisme le plus cynique de la dictature en compagnie de sa femme de l’époque, Fatima, décédée peu après, qu’il a du s’exiler vers Sao Paulo avant de revenir un peu plus tard, en 1977, pour reprendre contact avec son fils, que Ghirotti a payé des tueurs pour l’éliminer, qu’il a été averti, a tenté de se défendre en alertant la police, mais que finalement il a été assassiné – probablement par la police elle-même. Tout cela, bien entendu, n’est pas raconté dans l’ordre, mais nous, les spectateurs, le comprenons progressivement, tandis qu’en 2025 les contemporains de Flavia ne disposent de rien d’autre qu’une bande magnétique, une trace vocale aussi vivante que peut l’être une voix, pour imaginer, chacun à sa façon, ces événements que le film, à nos yeux, fait revivre. 

La qualité d’un film tient aux multiples interprétations qu’on peut en proposer : critique politique de la dictature, thriller qui se termine plutôt mal, film fantastique où une jambe poilue (expression usuelle au Brésil pour nommer la police) arrachée par un requin se retrouve dans l’équivalent du bois de Boulogne, dénonciation d’une police corrompue, anarchie du carnaval, « hang out movie » (film où l’on aime passer du temps avec les personnages, au détriment de l’intrigue), cadavre en putréfaction dans une station-service, film d’espionnage, western crépusculaire, etc. Mais l’on peut aussi privilégier la dimension de l’archive, de la trace et de la mémoire, comme le faitEff Kleber Mendonça-Filho dans ses interviews, quand il insiste sur son rapport privilégié avec le passé. Il a consulté de vieilles collections de journaux, il a regardé des photographies en couleur qui montrent la luminosité de l’époque (reconstituée avec 85 voitures et 200 figurants), il a entendu sa mère historienne qui écoutait pour son métier de vieilles bandes magnétiques, il a revécu les émotions du passé, il s’est immergé dans la bibliothèque nationale du Brésil. Le personnage d’Armando, lui aussi, cherche des traces de sa mère, India, dont il connait un nom mais pas le véritable état-civil. Assassiné en plein milieu de sa recherche, il ne résoudra jamais cette énigme, et encore moins son fils, qui s’en désintéresse. Tout s’organise finalement autour de l’effacement de la trace, qui est le véritable sujet du film, sa véritable question.

L’Agent Secret est un film d’ambiance dans lequel le titre ne désigne rien, puisqu’il n’y a pas d’agent secret, mais un universitaire pourchassé comme si il était un agent secret. Il raconte la mort de cet universitaire, Armando, père d’un médecin spécialisé dans la transfusion et les usages du sang. Fernando semble déconnecté de ses origines : un père tué, une mère morte de maladie, des grands-parents paternels inconnus (dont son père cherchait l’identité, sans la trouver), et des grands-parents maternels disparus eux aussi, qui l’ont élevé mais ne semblent pas avoir eux-mêmes beaucoup marqué – il n’y a plus de projectionniste dans le lieu reconstruit où il travaille (le sang se transfuse, mais ne se transmet pas). Il faut une personne extérieure, Flavia, pour que le passé revienne à la surface sous la forme d’une bande magnétique. Ce Fernando, n’est-il pas la figure du Brésilien d’aujourd’hui hanté, derrière un semblant d’ignorance, par un passé qui ne peut être restitué que par un tiers, sous la forme partielle, fragmentaire, d’une trace ? Dans la ville moderne où il vit, tout peut sembler lisse, désincarné. Flavia, jeune historienne, ne prend aucune distance avec le récit. Émue par la parole d’Armando, elle ne propose aucune analyse, ne présente aucun écrit, pas même la transcription qu’elle a du faire de la conversation. Le film juxtapose deux présents dont le lien est fragile, instable. Il ne fait histoire qu’en fabriquant l’indice d’un passé dont il ne reste que des photographies, des images, des voix. Il raconte, en tentant de la réparer, l’effacement d’une trace.

  1. Interprété par Wagner Moura. ↩︎
  2. Il a été rénové et réouvert en 2025, notamment à l’occasion de la projection du présent film, L’Agent secret↩︎
  3. Où travaillait son beau-père M. Alexandre, qu’on rencontrait déjà dans le film précédent de Kleber Mendonça-Filho, Portraits Fantômes (2023). ↩︎
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Pierre Delain

Docteur en philosophie de l'ENS. Auteur du site www.idixa.net (Derridex). Pages Facebook spécialisées : Lire Derrida, l'oeuvre à venir; Cinéma en Déconstruction.

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