Tenet (Christopher Nolan, 2020)

Là où ça décide, dans l’avenir, bénédiction et malédiction se confondent

Titre palindronomique, le mot tenet signifie en anglais principefondementprécepte, ou encore, quoique plus rarement, doctrine ou dogme. Ce titre est une trouvaille, puisque le récit autour duquel le film s’organise est fabriqué à partir d’un principe de retournement ou de réversion temporelle inscrit dans la forme du mot. On trouve aussi le mot latin tenet, du verbe tenere (tenir), dans le carré magique Sator contenant le palindrome latin répandu à l’époque romaine SATOR AREPO TENET OPERA ROTAS, qui peut se lire de haut en bas, de bas en haut, de gauche à droite et de droite à gauche. La traduction est incertaine, mais ce pourrait être, pour les chrétiens : Le créateur, par son caractère terre à terre, maintient l’œuvre de rotation

Il s’agit moins de raconter une histoire que de proposer un exercice de style, une abstraction rigoureusement organisée, un formalisme qui rappelle étrangement le nouveau roman des années 1950-60. C’est une sorte de jeu, un exploit technique qui reprend des thématiques dont on peut dire (au minimum) qu’elles sont ressassées, banales, rebattues, voire éculées : un méchant type atteint d’un cancer qui veut attirer dans sa mort toute l’humanité, une sorte de James Bond black, un unique personnage féminin (Kat) aussi caricatural que possible, motivée uniquement par sa sensibilité et l’amour de son fils, et pour le reste du récit uniquement des hommes, tous impliqués dans une action virile, un combat dans lequel la nuance et la psychologie n’ont aucune part. En résumé : un héros sans nom, une héroïne sans substance, pour un film vide, inhabité. Nolan se désintéresse de l’actualité, son apocalypse est à peine environnementale et très peu politique, elle raconte une fois de plus la folie d’un homme qui transforme une technologie en arme d’auto-destruction, dans la lignée classique du docteur Folamour.

Un détail devrait pourtant attirer notre attention : le personnage principal, qui semble manipulé de tous les côtés, n’a pas de nom. Wikipedia le nomme : le protagoniste. Tous les autres personnages ont un nom et plus particulièrement le méchant (Sator), mais pas lui. Cet anonymat laisse à penser qu’il n’est pas une personne, mais un mécanisme, le produit d’une logique qui n’arriverait pas vraiment à s’incarner.

Comme on adore Christopher Nolan, on espère que cette mise en scène n’est pas totalement sérieuse, qu’il y a quand même dans cette affaire un peu d’autodérision et d’humour – quoique parfois on en doute. 

Ce film circulaire sorti une année dont le chiffre est lui-même circulaire (2020), l’année du covid (co-vide), creuse peut-être en lui autre chose, une chose que la circularité n’épuise pas. L’enjeu, c’est de démontrer que la circularité, en circulant, peut produire autre chose que du circulaire. Pour aller au bout du principe-tenet, il fallait un cinéaste extrêment rigoureux, capable de ne jamais céder sur ses principes, même si le message venu de l’avenir ne se conformait pas exactement à sa programmation. Le postulat du film, c’est que, dès le départ, quelque chose arrive depuis l’avenir; mais ce quelque chose n’est pas homogène, il est divisé, partagé :

  • A : une scientifique (femme) a mis au point un algorithme basé sur la radioactivité, capable d’inverser l’entropie des objets et des corps. Si on met en œuvre cet algorithme, tous les vivants présents à ce moment-là meurent, mais on peut revenir en arrière, à une époque où la terre n’avait pas encore été rendue invivable. Effrayée par cette invention, cette scientifique dissimule son algorithme dans le passé et se suicide. Mais un groupe d’hommes (nommons les les activateurs) n’est pas d’accord et voudrait quand même utiliser l’algorithme. Ce sont eux qui recrutent Sator. Ils l’achètent avec des lingots d’or qui lui permettent de vivre dans le luxe, et en contrepartie il s’engage à mettre en oeuvre l’algorithme, ce qui n’implique non seulement sa propre mort – fatale de toutes façons puisqu’il est atteint d’un cancer -, mais aussi la mort de tous les humains de son temps, y compris bien sûr sa femme et son fils. C’est cet événement qui est considéré comme pire encore qu’une guerre nucléaire. Les activateurs veulent le bien des humains de leur temps au prix de la destruction des humains du passé.
  • B : un autre groupe d’hommes (nommons les les Tenet) est décidé à empêcher cette manoeuvre qu’ils jugent immorale, car elle implique le génocide de tous les humains du passé. Le protagoniste appartient à ce groupe qui est capable d’utiliser l’algorithme. Neil aussi appartient à ce groupe, et tous deux peuvent circuler entre présent et futur. En empêchant Sator de remplir sa mission, le protagoniste évite la destruction des humains du présent. Sous cet angle il fait le bien, mais il rend aussi inéluctable le processus par lequel la vie sur terre sera rendue invivable. En faisant le bien de l’humanité d’aujourd’hui, il fait le mal de l’humanité comme espèce.

La seule façon d’éviter que la terre soit rendue invivable aurait été de détruire toute l’humanité actuelle sur l’ordre de l’avenir. C’est un paradoxe, car comment peut-il y avoir une humanité à venir s’il n’y a plus d’humanité actuelle? C’est aussi la limite de notre compréhension, la raison pour laquelle la scientifique s’est suicidée. Le méchant Sator, qui n’hésite pas à entraîner son fils dans la mort, aurait été l’instrument de ce programme. S’il avait réussi, l’avenir aurait détruit son propre passé – mais justement il ne le détruit pas. En préservant son passé, l’avenir accepte de préserver le sens habituel de l’entropie, qui conduit à sa propre destruction.

Si la catastrophe écologique est inéluctable, si la machine de destruction climatique est impossible à arrêter, le seul moyen de l’éviter est de détruire l’avenir. C’est ce que tentent de faire les hommes du futur. Ils ont inventé un algorithme qui leur permet de revenir dans le passé non pas pour changer le cours des choses, pour éviter la catastrophe, mais pour détruire le monde. La catastrophe future est évitée par une autre catastrophe encore plus grande. Sous cet angle on peut rapprocher le film de La Jetée – avec un extraordinaire contraste entre les très faibles moyens de Chris Marker en 1963 et la débauche de moyens de Christopher Nolan en 2020. Il y a pourtant entre les deux moins d’une soixantaine d’années – tout un monde.

Si nous sommes dès le départ redevables d’une dette qui vient de l’avenir, tout ce que nous pouvons espérer faire, c’est solder cette dette pour revenir à notre point de départ. En effaçant la dette, nous évitons la malédiction venue du futur. En agissant ainsi, les hommes du futur ne font pas le bien, ils font encore pire que le mal. Sator, ce texte circulaire qui peut se lire dans tout les sens, est intrinsèquement mauvais car il ne permet jamais d’échapper à sa condition. Mais si l’on se détache de l’idée que le bien est nécessairement associé à la survie, si l’on admet qu’il puisse y avoir du bien dans la victoire de l’entropie, alors Sator n’est pas mauvais. L’inversion de l’entropie ramènera enfin le calme suprême. Cette inversion, paradoxalement, se mettre au service de l’entropie considérée comme réduction inéluctable de la tension. 

Pourquoi faut-il autant de violence, de destructions, pour montrer une chose aussi basique que la circularité ? Le retour sur soi-même, c’est-à-dire la pure répétition comme telle, qui n’est pas porteuse d’avenir, est une violence. Il ne suffit pas de répéter pour montrer la violence de la répétition, il faut en plus de la violence physique.

Ce n’est pas un hasard si l’algorithme est supposé avoir été inventé à la fin de l’union soviétique : ce régime qui devait conduire vers un avenir radieux n’était porteur que d’un terrible retour au passé, comme on le voit aujourd’hui avec Poutine. Un semblant d’avenir, un avenir-leurre, transformé en avenir – fin absolu (unique), l’exact symétrique d’un passé – origine (unique). L’idéologie linéaire du communisme soviétique, ancrée dans la métaphysique, produisant un seul avenir, qui doit être partagé par tous au même moment.

Autre circularité : pour que le coût très important du film (250M$) soit couvert, il faut beaucoup de spectateurs. 50M$ ont effectivement été récupérés dès la première semaine. On ne sait si la circulation du capital financier redouble ici la narration, ou l’inverse. 

Si l’on voulait un film pris dans la circularité d’Hollywood en même temps que dans sa propre circularité, c’est réussi; mais si l’on désire un film renouvelant les paradoxes du temps, c’est plutôt léger. Il est difficile d’accepter que cette expérience de pensée d’un des réalisateurs les plus intelligents de l’époque ne débouche sur rien, absolument rien, ou rien d’autres qu’elle-même. Un monde est sauvé, mais ce monde abstrait est dépourvu de monde.

Vues : 3

Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *