Leibniz, Chronique d’une peinture perdue (Edgar Reitz, 2025)

Du portrait le plus véridique du prophète de la calculabilité universelle (Leibniz), il ne reste que l’incalculable, l’inachevé, le perdu

Aujourd’hui, les idées de Leibniz ne peuvent que susciter un certain embarras. On loue son extraordinaire inventivité, ses découvertes mathématiques, son invention du calcul binaire, sa capacité d’anticipation, son souci de lier la théorie à la pratique (quoique ses machines aient presque toutes échoué), mais depuis le Candide de Voltaire (1759) où il était caricaturé sous le traits du ridicule Pangloss qui continue d’affirmer que tout est pour le mieux, on se méfie. Son seul ouvrage de synthèse, la Théodicée, paru en français en 1710, laisse sceptique. Pourquoi un scientifique se mêle-t-il de théologie ? L’idée du meilleur monde possible est la marque d’une confiance excessive en la calculabilité de l’univers, en sa rationalité. Le postulat d’une justesse originelle contredit l’expérience, y compris depuis que le numérique, rêvé par Leibniz, a envahi notre quotidien et semble plus favoriser l’anarchie, l’injustice et l’inégalité que la liberté absolue de l’homme dans un monde qui tend vers la perfection. Il se pourrait qu’en pourchassant l’erreur par le moyen du calcul, on n’ouvre pas le paradis, mais l’enfer. En tenant à réaliser, malgré son âge (92 ans), ce tout dernier film, Edgar Reitz laisse un testament ambigu. Le film raconte l’histoire du portrait que Sophie-Charlotte de Hanovre, électrice de Brandebourg, épouse de Frédéric Ier et reine de Prusse, désirait accrocher dans son cabinet de porcelaine. Il est situé en 1705, au moment de la mort à l’âge de 36 ans de cette femme elle-même philosophie, polyglotte et figure des Lumières, comme son ami Leibniz. Comme le prouve une lettre dont on peut entendre le texte au début du film, Sophie-Charlotte a demandé à sa mère Charlotte que ce portrait soit réalisé, mais on ignore s’il a été commandé, à qui, et s’il a été effectivement peint. il n’en existe en tout cas aucune trace. Les scénaristes ont imaginé deux peintres successifs : d’abord le Français Pierre-Albert Delalandre, incapable de saisir la personnalité de Leibniz (il est ridiculisé dans le film, une manière de se venger de la satire voltairienne), puis une femme peintre hollandaise, élève de Vermeer, capable, elle, de saisir la subtilité des raisonnements du philosophe. D’abord déguisée en homme, elle finit par révéler sa véritable identité, Aalthe Van De Meer, fille d’une hollandaise et, bien sûr, d’un Allemand (car on imagine mal le portrait de Gottfried Wilhelm Leibniz réalisé par une femme totalement étrangère). La dimension polyglotte et cosmopolite du philosophe – et de son admiratrice – est ainsi prudemment mise de côté.

Avec cette histoire de portrait, le film pose une question difficile : en quoi consiste la singularité de Leibniz, et comment la représenter ? Comment rendre, en peinture, ce qui fait son unicité, comment caractériser celui dont on dit qu’il est le dernier « génie universel » ? Le peintre français lui demande de rester neutre, de ne pas sourire, de ne laisser passer aucune expression, de ne penser à rien : exactement ce dont Leibniz était incapable, le contraire de sa créativité. « Celui qui n’a pas de visage n’est pas né, mais n’est qu’une monade endormie en Dieu » dit-il dans le film. Car l’image totalisante donnée par sa Théodicée (seule grande œuvre publiée de son vivant) est contraire à sa pratique. Il ne faisait pas de grandes synthèses mais multipliait les lettres (on en dénombre 15.000 avec 1100 correspondants) et les notes sur des bouts de papier (on en dénombre 24.000, dont l’analyse et la publication sont loin d’être achevés1) – chacune, éventuellement, pouvait être considérée comme une monade. Il s’intéressait moins à la métaphysique en général qu’à convaincre les princes et les souverains de la nécessité d’une politique raisonnable. Pour représenter l’extraordinaire diversité de ses recherches, la jeune femme peintre ne lui demande pas de poser. Elle préfère jouer sur la lumière, les expressions successives, l’inversion de l’image (la camera obscura), le passage du temps, l’environnement. Elle préfère interroger Leibniz plutôt que lui donner des instructions. Se situant à la même place que Sophie-Charlotte, celle d’élève, elle peut peindre le maître – non pas debout en dignité, mais assis à sa table de travail. Et pourtant le résultat sera le même : pas de peinture visible.

Le film aboutit à un triple deuil, celui de Sophie-Charlotte, celui de Leibniz vieillissant avec ses maladies, et celui du portrait. Il n’aura pas été perdu par hasard ou par accident, mais par son impossibilité même. Ce dénouement jette un doute sur l’hypothèse leibnizienne de calculabilité universelle et nous conduit à la proposition inverse : Il y a de l’incalculable chez Leibniz. Ce n’est pas moi qui le dit, c’est ce film dans lequel les échecs du philosophe ne sont pas passés sous silence. Prenons le cas le plus connu, le plus spectaculaire : sa machine à calculer. Le 1er février 1673, il a présenté un prototype en bois à la Royal Society de Londres qui s’est avéré défectueux, ce qui ne l’a pas empêché de continuer obstinément à vouloir l’améliorer, comme s’il avait involontairement voulu démontrer l’adage : Plus efficace est ton calcul, et moins le résultat est calculable. Dans la lignée des antécédents de l’ordinateur, qui part de la pascaline de Blaise Pascal dont le premier prototype a été réalisé en 1645 et la production abandonnée en 1654 malgré le privilège royal octroyé par Louis XIV, et va jusqu’à la machine analytique de Charles Barbage (1834-37) qui, malgré les anticipations algorithmiques d’Ada Lovelace (1841), ne marchait pas non plus, Leibniz occupe une place respectable qui devrait rendre prudents les professionnels de l’IA. Tout art est en vain est-il dit quelque part dans le film, et l’on pourrait ajouter : Tout calcul est vaniteux. De même que La cause de l’art est l’art lui-même (citation du film), La cause du calcul est le calcul lui-même. S’il n’y a pas de preuve externe, tout peut arriver, et si l’inconnu est préservé, l’hypothèse de la liberté de l’homme est plus convaincante.

Ce film qui n’est pas dépourvu d’intention pédagogique présente un Leibniz affaibli, pendant encore vivant d’une Sophie-Charlotte malade et mélancolique, placé dans une situation qui pourrait le faire douter de ses affirmations. L’échec des peintres confirme que, comme il dit, chaque être est unique, singulier. Le peintre peut en faire une image ressemblante, mais celle-ci sera toujours différente de l’original. Chaque monade ou chaque entité, vivante ou pas, est irreprésentable. Tout ce qu’on peut faire, c’est lier les monades entre elles. 

  1. La bibliothèque de Hanovre conserve environ 50.000 documents, ce qui pourrait rappeler la passion accumulatrice d’Aby Warburg (1866-1929). ↩︎
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Pierre Delain

Docteur en philosophie de l'ENS. Auteur du site www.idixa.net (Derridex). Pages Facebook spécialisées : Lire Derrida, l'oeuvre à venir; Cinéma en Déconstruction.

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