Calle Malaga (Maryam Touzani, 2025)

Surgissement inattendu d’une exigence enfouie, méconnue : la jouissance féminine

À première vue, on pourrait croire que c’est un film sur la vieillesse, la solidarité défaillante dans les familles décomposées ou recomposées du 21ème siècle, la perte d’un art de vivre ou des plaisirs que l’existence semblait offrir. La femme est espagnole, elle s’appelle María Ángeles1, elle est née en 1941 à Tanger2 où elle vit depuis 79 ans, elle est heureuse d’habiter depuis des lustres dans le même quartier de la Casbah où elle a ses repères, ses commerçants favoris de la Calle Málaga et ses rituels quotidiens. Il se trouve qu’à la mort de son mari, deux décennies plus tôt, l’appartement qu’elle occupe a été transmis à sa fille Clara de 45 ans qui, séparée de son conjoint, vit à Madrid. D’un coup d’un seul, sans prévenir, Clara arrive et déclare : « J’ai de graves problèmes d’argent, des dettes, je n’ai pas le choix, j’ai décidé de vendre cet appartement ». Sans aucune concertation préalable, voici María Ángeles sommée de choisir entre une vie de grand-mère à Madrid et un placement dans l’EHPAD local. Elle choisit l’EHPAD, mais pas pour longtemps : quelques jours suffisent pour qu’elle ait pris sa décision. Elle annonce son départ et revient dans l’appartement vidé de ses meubles. Il lui faut, pour restaurer son petit paradis, de l’argent; alors elle ouvre une sorte de salon-télé où les aficionados du quartier peuvent regarder les matches de foot. L’argent rentre et petit à petit elle rachète à un vieux brocanteur nommé Abslam3 les meubles qui lui avaient été cédés à bas prix par sa fille. L’histoire serait déjà sympathique s’il n’y avait pas l’idylle qui se noue avec Abslam. Pour la première fois depuis très longtemps, et peut-être avant même la disparition de son mari, elle jouit. Cette jouissance; c’est le point central du film et le lieu de notre interrogation.

Il y a plusieurs allusions religieuses dans le film. Déjà María Ángeles n’est pas s’importe quel prénom : c’est Marie entourée des anges (neuf chœurs dit-on), ou Marie aux anges selon l’expression française, ce qui signifie, au choix, qu’elle connaît la joie parfaite, la paix divine ou la béatitude céleste. Cette Marie a une confidente (une seule) une certaine Josefa4 à laquelle elle raconte tout. Cette Josefa a fait vœu de silence dans un monastère voisin. Aussi tolérante que le Joseph des Evangiles, elle entend stoïquement la description ébats de María Ángeles qu’elle ne racontera jamais à personne puisqu’elle meurt lors de leur dernière rencontre, garantissant une clôture absolue au récit des talents linguaux (pas linguistiques) du brocanteur. Cette jouissance inattendue est associée au retour chez soi de la dame, qui a récupéré presque tous ses meubles. Si le prénom de Clara semble inadapté car la fille a clairement manqué de clairvoyance dans cette histoire, il peut s’expliquer par ses pleurs qui clôturent le film (les pleurs de Clara, pas ceux de María Ángeles qui de sa vie n’a jamais été aussi fière et gaie). Sans la menace de déménagement, María Ángeles n’aurait jamais rencontré Abslam, ce vieil homme encore présentable et plus expérimenté qu’elle, elle serait restée étrangère aux derniers plaisirs. Sa fille lui a rendu un ultime service, elle lui aura procuré une illumination (il aura fallu 45 ans). Dans cette histoire, chacun est dans son rôle. Celle qui reçoit la plus stupéfiante des visites n’aura rien anticipé, elle se sera seulement rendue disponible, en-dehors de tous les usages, et en rupture avec les hiérarchies familiales. Adolescente attardée, elle ignore les soucis sérieux de sa fille pour se procurer quelques mois de plaisirs supplémentaires. À l’égoïsme, elle répond par l’égoïsme.

N’hésitons pas, mesurons ce récit malicieux à la question lacano-freudienne de la jouissance féminine. On sait que Freud était fasciné par le continent noir interdit, inexploré, de la jouissance féminine. Le 20ème siècle n’a pas été avare en méthodologies et études de toutes natures pour forcer le mystère; la parole des femmes s’est largement étendue sur le sujet; les questions clitoridiennes ont reçu l’onction de la science (notamment depuis #MeToo), mais il se pourrait que malgré ces très nombreuses contributions et analyses, ce film singulier puisse apporter sa petite contribution. L’aventure a lieu en pays semi-étranger (la ville de Tanger a été occupée par l’Espagne franquiste du 14 juin 1940 au 11 octobre 1945, qui est justement la période de naissance de María Ángeles, elle a gardé son statut international jusqu’en 1956), elle réunit un Marocain, un Arabe (Abslam le brocanteur) et une espagnole, elle rompt avec la solidarité familiale, elle nie le droit de propriété, 

Mais ce n’est pas tout. On retrouve dans cette histoire la fonction de la crypte décrite par Nicolas Abraham et Maria Torok dans Cryptonomie, le Verbier de l’Homme aux loups5 : un lieu clos, une caverne dont rien n’aurait dû sortir. Josefa muette incarne ce lieu. Elle a tout entendu, mais pas un mot n’en sera jamais répété. La fille Clara devine que quelque chose d’indicible est arrivé à sa mère. Il ne s’agit pas de l’appartement, de l’attachement aux objets du passé, ce stéréotype généralement prêté aux vieux, même quand ils s’en moquent. Il s’agit de quelque chose d’absolument nouveau dont elle ne peut pas parler (sauf à Josefa), une expérience située hors mariage, hors famille, hors société, bénie par un archonte, le brocanteur par lequel les objets du passé font retour. Il y a dans les sanglots de Clara de la déception (l’argent de l’appartement), de la jalousie et aussi une profonde incompréhension. Le moindre rayon de lumière qui traverse le continent noir peut se révéler dangereux.

  1. Interprétée par Carmen Maura, qui jouait le rôle de Pepa dans Femmes au Bord de la Crise de Nerfs (Pedro Almodóvar, 1988). ↩︎
  2. La réalisatrice Maryam Touzani est elle-même née à Tanger. ↩︎
  3. Interprété par Ahmed Boulane. ↩︎
  4. Interprétée par María Alfonsa Rosso. ↩︎
  5. Ed Aubier-Flammarion, 1976. ↩︎
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Pierre Delain

Docteur en philosophie de l'ENS. Auteur du site www.idixa.net (Derridex). Pages Facebook spécialisées : Lire Derrida, l'oeuvre à venir; Cinéma en Déconstruction.

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