Sinners (Ryan Coogler, 2025)
Un monde où parmi les gens du commun, tous vampirisés, ne peut survivre, par exception, qu’un seul individu singulier
C’est un film apprécié par le public (plus d’un million de spectateurs en France en 2025, des dizaines de millions aux USA et au Canada), rentable dès la première année sans compter les futures recettes, adoubé par de très nombreux critiques dont ceux de Washington, Boston, Chicago, Dallas, Indiewire, Ebert, Imdb ou l’African American Film Critics Association (AAFCA) – et beaucoup d’autres aux USA, ignoré voire méprisé par d’autres critiques notamment français qui le considèrent comme confus, trop hétérogène, incompréhensible et ne l’inscrivent quasiment jamais dans le Top 10. Cette réception différenciée est une première forme d’hybridité mais il y en a d’autres démultipliées selon le genre : comédie musicale, plan-séquence en IMAX 70 mm1 intégrant toute l’histoire de la musique (des tambours africains aux danses chinoises, aux DJ de la musique électronique, aux compositions de Ludwig Göransson), film antiraciste, film d’horreur, mash-up singulier (mélange parfois tenu pour audacieux, parfois pour médiocre), film distrayant mais aussi politique, militant mais aussi désespéré, etc. Sa signification générale peut être résumée par une double formule : 1/ les Noirs ne peuvent pas s’en sortir. Soit ils sont exploités, soit ils se font bouffer par les vampires, soit ils sont tués par le Ku Klux Klan, mais il n’y a pas d’échappatoire. 2/ Quoi qu’il en soit, on les exproprie, on leur vole leur culture. La musique qu’ils inventent est appropriée par les Blancs, les maisons de disques. On ne sera pas surpris de ce double constat pessimiste à l’époque de Trump, quand plusieurs autres films américains comme Une bataille après l’autre(Paul Thomas Anderson, 2025) ou Eddington (Ari Aster, 2025) vont dans le sens d’une Amérique en perdition. Cette hybridité interpelle, elle n’est peut-être pas aussi triviale qu’elle semble au premier abord.
Le film commence à l’époque de la Prohibition et des lois Jim Crow de ségrégation raciale, en 1932, par l’arrivée des jumeaux Elijah et Elias Moore surnommés Smoke et Stack dans leur village d’origine, Clarksdale, Mississipi. Leurs deux prénoms de naissance reçus avant qu’ils ne se débarrassent d’un père qui les battait et les humiliait désignent, en hébreu ou en grec, le même prophète Elie, celui qui dans la bible aura confondu les adorateurs de Baal et fini enlevé au ciel par un char de feu. Tous deux sont incarnés par un seul acteur, Michael B. Jordan2. Leur fonction rejoint celle attribuée traditionnellement à Elie : montrer que si espoir il y a, c’est dans l’autre monde, messianique. S’extrayant de l’univers corrompu de la pègre de Chicago où ils se sont enrichis, ils ont décidé de mettre leur expérience de gangsters au service de leur village d’origine en créant, sous le nom de Club Juke, un lieu réservé aux Noirs, dédié à la musique, à la danse et par extension à la vie en commun et l’amour dans tous les sens du terme, où le charnel ne se distingue pas du spirituel. Ils savent qu’ils ont des ennemis redoutables – les Blancs du Ku Klux Klan – mais ignorent qu’en plusun autre genre d’ennemis les menace, qui prennent dans le film la forme de vampires. Qui sont les vampires ? N’importe qui. D’abord le fermier irlandais et les métayers qu’il a contaminés puis peu à peu tout le monde, Noirs et Blancs, y compris le commerçant chinois et Pearline la petite amie du jeune héros. Seul ce guitariste et chanteur de blues Sammie Moore3, cousin des jumeaux, survivra. Il est l’exception qui confirme la règle. Ni tué, ni vampirisé, mais marqué au visage, il arrivera en titubant dans l’église de son père, le pasteur Jedidiah. Les vampires ne sont pas différents des fêtards, ils chantent et dansent. Contrairement aux jumeaux qui ne font confiance qu’aux Noirs, ils donnent l’exemple d’une société métissée où toutes les origines se valent et toutes les races sont solidaires. Se présentant comme libéraux, tolérants, jouisseurs, ils s’emparent des corps et des cultures par la violence, la morsure, l’appropriation du sang. Dans l’histoire du cinéma, les vampires ont occupé toutes les places, joué tous les rôles et incarné toutes les idéologies, du nazi (El Conde (Pablo Larrain, 2023)) au jouisseur (Dracula, Radu Jude 2025), au séducteur (Histoire de ma mort (Albert Serra, 2013) ou au sauveur ultime (Only Lovers Left Alive (Jim Jarmusch, 2013), et encore bien d’autres. Ils incarnent ici la passion de consommation et l’attrait du plaisir auxquels l’Américain moyen, y compris descendant d’esclave, ne peut pas résister. Smoke / Stack, le personnage double, espère rentabiliser financièrement ce cabaret unique dans la région, mais il s’aperçoit rapidement que les clients n’ont pas les moyens. En partageant ce personnage en deux, le réalisateur a voulu mettre en valeur ses contradictions : honnête / malhonnête, rationnel / téméraire, amoureux d’une femme blanche / d’une femme noire, calme / violent, destructeur / réparateur, vampirisé / non vampirisé, etc. Dans la nuit de fête, les oppositions se brouillent, se confondent. Quand le danger arrive, le peuple quitte la fête avec regret pour rejoindre une autre fête, plus redoutable. Poursuivi par Remmick le vampire en chef, Sammie gardera sur le visage la cicatrice d’une main brûlante, aux longs doigts diaboliques.
Le message de Ryan Coogler, Noir lui-même, est assez clair : ceux qui cherchent à séduire les gens racisés, à les convaincre que la société peut être unie, ouverte à tous, ce sont des vampires, et plus ils s’emparent de la créativité des afro-descendants, du blues et du jazz, plus ils se présentent comme cools et sympas, plus ils font l’aveu de leur essence : des parasites, des profiteurs. Quand un Indien, confronté depuis des siècles à ce type de séduction, lance un avertissement, ils ne l’écoutent pas. Ils se proclament libres, mais leur liberté se conjugue avec leur vocation de suceurs de sang. Sammie4 âgé reconnaitra dans la dernière scène datée de 1992 sa connivence avec ce monde sans laquelle il n’aurait jamais pu faire carrière, s’installer à Chicago (la ville du péché que condamnait son père) et devenir propriétaire d’un bar où le fantôme d’Elie lui rend visite et le paie en vrais dollars, sonnants et trébuchants. Construit pour attiser le désir du spectateur, le film multiplie les spectres. Quasiment immortels tant qu’ils n’ont pas subi l’épreuve du pieu, les vampires sont les fantômes des anciens humains. Fabrication de la Warner, le film vampirise l’histoire du cinéma et exhibe ses contradictions, son hybridité. D’un côté, il ne fait que répéter ce que nous savons déjà (le racisme indécrottable, la récupération), mais d’un autre côté, il étale son inventivité, il masque ses intentions tout en prenant soin de les ouvrir à l’interprétation. Il pousse la démagogie jusqu’à laisser une petite marge de commentaires aux critiques qui entretiendront le buzz (dont nous faisons partie). Il dénonce suffisamment pour se faire respecter, mais ne fait que réitérer les analyses les plus connues, les plus banalement diffusées. Nous savons comme lui que rien n’empêchera le perpétuel retour des mêmes discriminations.
Le film se termine par un geste d’amour pour un bébé mort, rare marque d’espoir à peine esquissée, allusion fragile envers un incertain messianisme à-venir. Il n’y a dans le film que deux enfants vivants, deux petites filles qui vont faire leurs courses chez la magicienne Annie, seule personne assez lucide pour préférer la mort à la vampirisation. À court terme, elle choisit la décision la plus digne, mais à plus long terme, il faudra que d’autres magicien·ne·s, peut-être, prennent la suite, et il faudra qu’elles soient, elles aussi, des singularités uniques (début 2026, on les attend toujours), sans quoi d’autres films réitéreront, avec plus ou moins d’inventivité, la même impasse.
- Il s’agit du plus long plan-séquence jamais tourné dans ce format. ↩︎
- Troisième dédoublement d’un même comédien par la Warner, la même année 2025, après Robert Pattinson dans Mickey 17 (Bong Joon-ho ) et Robert De Niro dans The Alto Knights (Barry Levinson). Sans doute la compagnie doit-elle, pour vendre, se dédoubler elle-même. ↩︎
- Interprété par le chanteur Miles Caton, âgé de 20 ans. ↩︎
- Interprété par le chanteur Buddy Guy, l’un des derniers survivants d’une génération de musiciens nés dans le Sud et « montés » à Chicago. ↩︎