Only Lovers Left Alive (Jim Jarmusch, 2013)

Ce qui reste de paradis (perdu, oublié par les humains) ne survit que par la corruption et la mort, à travers le sang que prélèvent les héritiers (Adam & Eve)

Tout se passe comme si Adam1 et Eve2 transportaient une part du jardin d’Eden à l’intérieur d’eux-mêmes. Le paradis est là, sous forme de connaissance, d’art, de beauté, de jouissance spirituelle (la musique) et corporelle (ils se touchent, ont des rapports sexuels), et aussi d’amour, un amour ancien, inexplicable (l’archi-amour), aussi éternel qu’eux. Ils sont amoureux, mais cet amour reste confiné à la catégorie particulière de population à laquelle ils appartiennent, les vampires. Leur spiritualité ne peut survivre que s’ils boivent du sang humain, de préférence pur et pas contaminé. Le vampire, de leur point de vue3, appartient à une élite, les humains qui se nourrissent de nourritures quelconques ne sont que des zombies, des êtres inférieurs. Contrairement à certains vampires humanisés comme la sœur d’Eve, Ava4, ils ne tuent pas pour le plaisir, mais préfèrent se procurer le sang dont ils ont besoin par des intermédiaires spécialisés. Certes cela les pousse à la corruption, car il leur faut de l’argent et aussi des complicités pour construire des relations faussement amicales avec les zombies. La façon dont ils se procurent cet argent reste opaque. Il se peut que ce soit par les activités d’Adam, musicien reconnu et diffusé sur les réseaux5, mais il se peut que ce soit autrement. Sans cesse ce qu’ils considèrent comme le bien (une sorte de jouissance méditative) est menacé par ce que nous, les zombies, nous pourrions nommer le mal : le cruelle obligation de tuer lorsqu’ils se trouvent en manque de sang. Ils s’en prennent alors de préférence à des jeunes, amoureux eux aussi. Ces vampires-là sont complexes, ambivalents, on ne peut pas les juger avec les catégories des zombies.

Telle est l’énigme du film. Pourquoi ce couple de vampires qui vit parmi les humains sans se mêler à eux, est-il le vecteur du plus haut, du plus spirituel, voire du plus divin dans l’homme ? Ils sont les gardiens de l’hybride. Sans cet apport de sang d’homme, ils ne pourraient pas garder vivante la trace de paradis dont ils sont les témoins, les porteurs. S’ils mouraient, faute de sang, alors le paradis disparaitrait complètement. Même parmi les vampires, ils sont singuliers, uniques, irremplaçables, car il ne suffit pas d’être un vampire éternel pour porter la mémoire. La preuve : Ava, immortelle comme eux, n’est qu’une banale suceuse de sang6 qui s’est dissociée du paradis depuis longtemps (si elle l’a jamais connu). La charge mentale des vampires est lourde, terrible : rien du moins que la survie spirituelle des êtres vivants. Dans un monde qui vit au présent, ils sont les héros de la persévérance des valeurs passées. Ils portent en eux la mémoire du monde, mais ils sont incapables de la conserver sans une certaine dose d’échange corrompu (acheter du sang pur avec de l’argent impur), voire de meurtre. Les vampires amoureux n’ont aucun moyen régulier, légal, de se procurer la substance dont ils ont besoin pour transmettre la beauté, le savoir. Sans faute, sans trahison du jardin d’Eden, sans violence, la tradition ne pourrait pas survivre7

Adam et Eve sont des marginaux. Ils ne supportent que des lumières tamisées, vivent la nuit et dorment le jour. Tout est difficile pour eux, y compris leur amour. Ils ne vivent pas toujours ensemble (Eve à Tanger, Maroc, et Adam à Detroit, Michigan – ville fantôme elle aussi), ils n’ont pas les mêmes goûts. Devenu une sorte de spectre underground du chanteur Neil Young, aussi solitaire qu’idolâtré par ses fans, Adam collectionne les guitares électriques, tandis qu’Eve, qui ne se déplace pas sans une valise de livres, est l’amie de Christopher Marlowe, ce poète et tragédien elizabethain8, vampire lui aussi, espion, bagarreur, hérétique, magicien, duelliste, priseur de tabac, faussaire et éventuellement auteur des œuvres attribuées à Shakespeare9, dont la mort brutale (en 1594) reste aussi inexpliquée que sa survie ultérieure (dans le film). Ainsi en va-t-il des savants dont ils ont été les compagnons : Lord Byron, Galilée, Darwin, Edgar Poe, Mary Shelley, Nikola Telsa, de la chanteuse Denise LaSalle ou encore du guitariste Chet Atkins, tous désormais relégués à la marge. Ces personnages et d’autres qu’Adam a rencontrés ont été porteurs d’avenir, tandis qu’aujourd’hui l’arbre de la connaissance est desséché. Et voici que pour compenser la médiocrité, ouvrir l’avenir, il faut s’appuyer sur eux.

On ne sortira pas du désastre actuel sans quelque vampirisme, dit le film. Pour revivifier le sang humain, il faut le bousculer, le décentrer, en faire bifurquer le cours, ce qui ne va pas sans quelque brutalité. Adam et Eve ne sont pas des pervers, ils n’en tirent aucun plaisir, mais ils savent que sans leur propre survie, cette espèce dont ils ont été les premiers représentants et dont ils font partie serait définitivement condamnée. Ils ne peuvent pas en rester à la nostalgie désespérée qui, presque chaque jour, pourrait les conduire à la mort. On sent, dans la dernière image du film, leur désir renaître. Il y aura des victimes, des dégâts, ce ne sera pas la dernière morsure, le dernier meurtre, mais ils n’ont pas le choix. Tant qu’ils le peuvent, ils doivent continuer.

  1. Interprété par un Tom Hiddelston dépressif, presque cadavérique, vêtu de noir. Le fait qu’il ait 20 ans de moins que sa partenaire n’affecte pas sa crédibilité. ↩︎
  2. Interprétée par une Tilda Swinton vêtue de blanc, aussi mystérieuse que possible. ↩︎
  3. Les habituels films de genre montrent les vampires du point de vue des humains; ce film montre les humains comme une sorte de bétail à piller, du point de vue des vampires. ↩︎
  4. Interprétée par Mia Wasikowska. ↩︎
  5. Jim Jarmusch, alter ego d’Adam, utilise les compositions de son propre groupe, Sqürl, et celles de Jozef van Wissem, avec lequel il a écrit deux albums en 2012, Concerning the Entrance into Eternity et The Mystery of Heaven.  ↩︎
  6. Lilith, première femme d’Adam née en même temps que lui, qui selon certaines interprétations de la bible aurait précédé Eve née d’une de ses côtes, aurait été rejetée par le premier humain à cause de ses exigences sexuelles excessives. ↩︎
  7. Dans un autre film, El Conde (Pablo Larrain, 2023), c’est le mal qui est éternellement porté par un vampire nommé Pinochet. ↩︎
  8. Shakespeare est né deux mois après Marlowe (26 avril 1564 contre 26 février), et mort le même jour que Cervantès (23 avril 1616). ↩︎
  9. On peut douter que le Shakespeare officiel ait écrit les œuvres qui lui sont attribuées, mais aujourd’hui, l’auteur le plus probable n’est pas Christopher Marlowe, mais John Florio (1553-1625). ↩︎
Vues : 5

Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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