Dead Man (Jim Jarmusch, 1995)
Lu par un unique lecteur, un étranger, un Indien, le poète est voué à une mort gratuite, un retrait digne, dénué de toute transaction
Le film est situé en 1870, l’époque dite du western, dans le nord-ouest américain, une région où la vie n’était jamais très éloignée de la mort. Après le décès de ses parents, William Blake, homonyme du grand peintre et poète britannique (1757-1827) dont il ne sait rien, interprété par Johnny Depp1, part vers l’Ouest où il croit avoir trouvé du travail. Le film commence par une longue séquence de 8 minutes dans le train, où l’on voit Blake, avec son costume à la mode de Cleveland d’où il vient, en contraste avec les trappeurs et les aventuriers de la région. Alors que dès 1969, le chemin de fer transcontinental était achevé2, Jim Jarmusch fait le choix de le faire aboutir dans une impasse, une ville imaginaire appelée Machine, où se trouve la forge Dickinson où Blake croit avoir été embauché comme comptable. C’est ainsi qu’on nous fait comprendre dès le début que Blake n’ira pas plus loin. Le machiniste du train et probablement tous les autres voyageurs savent déjà qu’il est virtuellement mort. Il ne le sait pas encore, mais le comprendra peu à peu quand un Indien plus cultivé que lui, Nobody, le conduira à son dernier voyage en canoë. Le reste n’est qu’un tranquille cheminement vers l’inéluctable, aussi poétique que possible (dans un tel contexte). Nobody le mettra sur une barque indienne qui partira pour toujours dans les espaces océaniques – et lui, William Blake (bis), n’aura jamais rien compris à ce qui lui arrive, du début à la fin.
Le métier de William Blake, comptable, ne compte pas pour rien dans l’histoire. Il est pris dans une querelle amoureuse entre Charlie Dickinson, fils du patron et propriétaire des fonderies, John Dickinson3, et la jolie Thel Russel, ancienne prostituée avec laquelle il couche. La querelle se solde par la mort de Thel et le meurtre de Charlie par Blake. Bien que ce meurtre ait été hasardeux, involontaire, il en restera comptable. Le vieux Dickinson lancera contre lui tous les shérifs et tueurs de la région pour qu’ils le capturent mort ou vif. On se demande pourquoi le patron avait besoin d’un comptable au sens financier du terme dans un monde de pure violence où les échanges se soldent l’arme au point, mais l’autre interrogation, la principale, est encore plus ouverte. En quoi et pourquoi le naïf William Blake (bis) devrait devenir le bouc émissaire, le lieu où toutes les violences de la ville se concentrent ? On comprend que dans ces régions, la question de la comptabilité ait un tout autre sens qu’à Cleveland : une vie contre une vie, une somme d’argent contre une vengeance; mais on comprend moins bien pourquoi la réincarnation du peintre mystique William Blake devrait prendre cette place.
C’est ici qu’intervient l’Indien, le seul et l’unique, dans toute la région, à savoir qui est William Blake. Les autres Indiens l’appellent Nobody car quand il raconte son histoire, elle leur parait si invraisemblable qu’elle compte pour rien. Il a eu l’occasion d’étudier en Angleterre et de lire William Blake, un destin inouï pour un indigène Blood par sa mère et Blackfoot par son père (ce qui en fait déjà un métis, un exclu). Dans l’Angleterre du 19ème siècle comme dans l’Amérique un peu plus tardive du même siècle, la société entière se ligue pour mettre à mort William Blake, c’est-à-dire qu’ils mettent à mort l’art, la poésie, la peinture, toutes choses dont ils ne savent rien, sauf peut-être Thel avec ses roses en papier, et bien sûr Nobody, le seul à avoir voyagé au-delà des mers. La conquête de l’Ouest, c’est la mise à mort de tous les William Blake. L’étrange relation entre un tenant-lieu de poète déjà condamné par la balle logée près de son cœur et un indigène ravalé au statut de Xebeche (personne) pour cause d’excès d’hybridation généalogique et culturelle n’a pas tout de suite été appréciée par la critique et le public. Le film a été un échec commercial avant de prendre le statut culte qui est le sien aujourd’hui. « Il ne récompense pas assez le spectateur », disait Roger Ebert, l’un des principaux influenceurs de la critique cinématographique de la fin du 20ème siècle. Dans un monde exclusivement transactionnel ancêtre du trumpisme, le fait que deux fuyards meurent gratuitement, comme le William Blake historique4, pouvait apparaître comme dérisoire. C’est aujourd’hui un sommet de l’éthique, l’éthique même. L’Indien imaginé par Jim Jarmusch ne demande aucune récompense (pas même le tabac), il marche lui aussi vers l’inéluctable aboutissement annoncé par le conducteur du train. Il n’est pas nécessaire qu’il accompagne Blake, puisqu’il sait comment il va finir : un effacement progressif, une errance dans la mer. Blake se dissout encore plus loin vers l’ouest, dans l’immense creuset maritime qui précède, peut-être, une nouvelle réincarnation.
Il y a deux regards-caméra de Blake vers la fin du film, le premier de biais, au moment où, couché par terre, il attend son sort, et le second quand il arrive en pleine mer. L’homme se tourne vers le spectateur en lui demandant : « Mais qui est William Blake ? », un secret que Nobody, blessé mortellement par le tueur, emporte dans la tombe. Voué à la mort, comme nous tous, déjà mort dans le regard des autres, il semble faire le bilan de son aventure. « J’ai trouvé du tabac » dit-il. ». « Le tabac est pour ton voyage » répond l’Indien. Et Blake, en souriant : « Je ne fume pas ». Le tenant-lieu de poète se retire avec une marchandise recherchée par tous, dont il ne se servira pas. Échappant à toute transaction, on peut dire qu’il meurt dignement. Il en va de même pour le film qui ressemble plus à une longue poésie qu’à un western. Les textes de William Blake ne sont utilisés que pour enrichir les dialogues, jamais comme citations explicites ou documents. Tout se passe comme si le film lui-même se retirait de l’Amérique, de cette Amérique-là, dans le même mouvement que le canoë. Au seuil de son retrait, lui aussi nous demande : « Qui suis-je ? ».
- Johnny Depp affirme que son grand-père était un Indien Cherokee, mais cette affirmation n’est pas démontrée. ↩︎
- Jonction des deux lignes, Central Pacific et Union Pacific, le 10 mai 1969, à Promontory Summit, dans l’Utah. ↩︎
- Interprété par Robert Mitchum, dont c’est le dernier rôle au cinéma. ↩︎
- Lors du décès du peintre et poète William Blake, le 12 août 1827, son épouse a dû emprunter la somme nécessaire à ses funérailles. Ses restes ont fini dans une fosse commune. ↩︎