Train Dreams (Clint Bentley, 2025)
Vivre, c’est vivre pour rien
Son prénom est Robert et son nom Grainier1, mais peu importe car il n’a jamais connu ni ses parents, ni son âge, ni sa date de naissance (sans doute aux alentours de 1880-85). Tout se passe comme s’il n’avait ni passé, ni généalogie, ni religion, ni appartenance – en-dehors de son rattachement à l’Amérique du nord. Il a peu fréquenté l’école et gagne sa vie comme bûcheron au service successivement de deux compagnies de chemin de fer, la Great Northern Railway (entre Saint Paul, Minnesota et Seattle, Washington) et la Spokane International Railway (entre Spokane, Washington et Kingsgate, British Columbia). Comme beaucoup d’autres ouvriers comme lui, il n’envisage pas de se stabiliser quelque part, jusqu’au moment où il rencontre une femme, Gladys2, qui ne semble pas avoir plus de parents ni d’ancrage que lui. Ils décident de vivre ensemble, se construisent une baraque de rondins au bord d’une rivière, à Bonners Ferry (Idaho), et ont une fille (Kate). Il doit, pour subvenir à leurs besoins, s’en aller des semaines ou des mois pour suivre la progression des compagnies. C’est un métier dur, dangereux, qui laisse Gladys seule à la maison avec l’enfant pendant les périodes où il s’absente. À son retour d’une mission qu’il pensait être sa dernière, il découvre un immense incendie (inspiré à l’auteur du livre, Denis Johnson, par le Big Burn de 1910 qui a réduit en cendres une large partie de l’Idaho et du Montana), sa maison détruite. Incapables de fuir la progression du feu qui, dit-on, allait plus vite qu’un cheval au galop, Gladys et Kate ont disparu et ne reviendront jamais. Après cette catastrophe il s’isole, devient une sorte d’ermite, vivant dans la maison qu’il a reconstruite au même emplacement que l’ancienne. Le temps passe, il gagne sa vie en transportant les gens dans une cariole et finit par mourir dans son lit en novembre 1968, peu après avoir expérimenté un baptême de l’air.
L’histoire est simple. Elle témoigne d’un amour infini car jamais Robert ne cherche un substitut à Gladys. À part ses collègues de travail et son ami Ignatius Jack, amérindien, il n’aura jamais eu d’autres rencontres dans son existence. Il ne se confie qu’une fois sur l’histoire de sa vie à Claire Thompson, une femme employée pas loin de chez lui par les services forestiers. Ils ont quelques points communs : le décès de leurs conjoints, l’absence de descendants, la solitude – mais leur relation ne va pas plus loin. Dans cette vie retirée, répétitive, quelques souvenirs reviennent : un ouvrier chinois assassiné, un autre abattu par la chute d’une branche et trois autres par celle d’un arbre. La vie d’un homme vaut moins que quelques conversations qui reviennent dans les rêves et parfois les hallucinations, les délires d’un homme qui a vécu à la fois si pleinement et si peu. Tant qu’il coupait les arbres, il participait à l’économie, à l’accumulation primitive permettant aux Etats-Unis de construire des villes, des usines reliées entre elles. Il avait une place dans la société. Avec la disparition de sa femme et de sa fille, son changement de métier, il n’a plus de place dans le cycle de la vie. Dans ce monde sans lien social, sans art, sans politique, sans livre, il est incapable d’inscrire son existence dans une histoire, un récit, incapable d’envisager un avenir, quel qu’il soit. Il voit le monde changer, mais ce n’est pas son monde, c’est le monde des autres. Le sien a déjà disparu dans la perte de sens.
La vie de Robert Grainier nous concerne car elle pourrait être le modèle de toute vie (n’importe quelle vie : humaine, animale, végétale). L’illusion du sens nait de la suite des générations, du sentiment de transmettre, d’appartenir à une lignée, de s’inscrire dans une culture. Le bûcheron n’a pas ce sentiment. Il survit dans un monde d’où il est exclu depuis le sinistre jour de l’incendie. Ce moment a rendu manifeste l’absurdité de la vie, mais la perte de sens avait commencé bien plus tôt, dès sa naissance, il la vivait au jour le jour dans la forêt, dans ce travail harassant dont il ne voyait pas le résultat, dans la disparition brutale de ses compagnons. L’homme découvre dans la toute dernière scène du film cette Amérique qu’il a contribué à construire. Sur le plan matériel, il n’aura pas tout à fait vécu pour rien : le monde s’est transformé. La référence au temps linéaire, perdue quand pour lui le cycle de vie s’est brisé, refait surface. Il semble qu’elle vise plus à nous rassurer, nous, qu’à donner un sens à son passage sur terre.