Sorry Baby (Eva Victor, 2025)

Ni le viol, ni le trauma, ni la vengeance, n’anéantissent l’ambivalence, ne neutralisent l’ambigüité

Les critiques insistent, pour la plupart, sur le viol, ils évoquent un trauma, le choc ressenti par Agnes violée par le professeur Preston Decker, son mentor, comme on dit aux Etats-Unis, son advisor, l’homme qui suit son travail de thèse en littérature anglaise dans l’école d’art Fairpoint (New England). Mais à regarder le film à deux fois, on peut percevoir un autre thème, celui de l’ambiguité, et au-delà même de ce thème-là, une interrogation plus profonde, plus radicale, sur ce qu’il en est d’une société, d’un monde où le phallocentrisme semble à la fois en crise et toujours présent et même pesant, à la fois solide, presque tout-puissant, mais contesté, sur le point de céder au moindre coup, si celui-ci arrivait vraiment. Car tout est ambigu dans le film, rien n’est véritablement tranché. Par son comportement, ses amitiés, sa façon de s’habiller, Agnes ressemble à ce genre de femme qui refuse de jouer le rôle de femme. Elle s’habille à la masculine, n’est pas sexy, ne cherche pas à séduire. Est-elle pour autant lesbienne ? Ce n’est pas clair. Son amie Lydie avec laquelle elle partage la location d’une maison l’est manifestement : inséminée par GPA, elle finira par se marier avec Fran, une autre femme. Lydie et Agnes sont des colocataires plutôt que des amantes, elles partagent des rires et des complicités, mais il ne semble pas que ça aille plus loin, et d’ailleurs Agnes a (parfois) quelques relations avec des hommes, par exemple avec son voisin Gavin, une relation effective quoique fugace, incertaine, provisoire. Est-elle bisexuelle ? On n’en est même pas sûr, car le fait de vivre dans un univers de femmes n’implique pas nécessairement que la sexualité soit impliquée, ni même d’ailleurs l’émotion ou l’affect. Le seul type de relation qu’elle rejette très clairement, c’est le couple, la famille, dont elle ne veut pas entendre parler, bien qu’elle se positionne parfois comme la mère de l’enfant qu’attend Lydie. Le film entretient soigneusement ces multiples ambiguïtés, ce qui conduit à s’interroger sur la réalisatrice qui en l’occurrence est aussi la scénariste et l’actrice, ce qui laisse supposer qu’elle joue dans une certaine mesure son propre rôle, bien que cela ne soit pas certain, pas plus que le reste. Ambiguïté avions-nous dit ? En réalisant ce film, Eva Victor a certainement voulu exprimer quelque chose, mais quoi ? 

Le film pose dans toute sa complexité la question du consentement. Tout est équivoque dans l’histoire, y compris la scène du viol. Pourquoi Agnes a-t-elle accepté de se rendre au domicile de cet advisor, alors qu’elle pouvait difficilement ignorer son côté prédateur auquel une autre doctorante, Natasha, son ennemie personnelle et concurrente, lui avouera plus tard avoir cédé ? Admettons qu’elle ait été naïve, qu’elle n’ait pas été lucide sur le bonhomme qui peut-être l’attirait un peu, car même cela n’est pas exclu. Pourquoi la scène dans la maison a-t-elle duré si longtemps ? Le film insiste lourdement sur la durée. Tandis que nous spectateurs nous restons à l’extérieur, nous voyons la nuit tomber, les lumières s’allumer peu à peu, Agnes déstabilisée sortir un long moment plus tard, au milieu de la nuit. Certes il aura fallu un peu de commentaire de texte, de lecture de thèse, mais fallait-il pour cela autant de temps ? Ce qu’elle raconte ensuite n’est pas beaucoup plus clair. L’homme ne l’a entreprise que progressivement, elle s’est laissée embrasser, puis non, puis oui, puis elle a senti sa main qui insistait dans sa hanche, et alors que s’est-il passé ? Elle dit qu’elle ne s’en rappelle pas, que tout est confus. Etait-elle à ce point naïve pour ne pas se dégager, affirmer son refus, sortir de la maison ? Il ne semble pas qu’il y ait eu d’autre violence physique que la main dans la culotte, insistante il est vrai, possessive, mais pas si brutale que ça. Bien sûr, direz-vous, les hommes prétendent toujours que la passivité d’une femme est l’équivalent du consentement, ce qui est une forme d’abus, d’emprise. Dans le cas particulier, il semble que le choc soit venu après-coup, que le trauma se soit manifesté plus tard, en faisant le récit à Lydie, que l’emprise ait atteint son acmé dans une étrange scène de conduite automobile où Agnes se secoue elle-même, évoquant irrésistiblement quelque chose comme un rapport sexuel simulé. Ici encore la répétition traumatique peut être entendue à double sens : insupportable trauma et, il faut bien le dire, jouissance refoulée1. Dans le contexte #MeToo, cela serait inaudible si Eva Victor n’insistait pas autant, si elle n’apportait pas autant d’éléments dans ce sens, y compris la longue scène où elle demande à Gavin de lui montrer son pénis avant d’y porter un regard appuyé, qu’on hésite à nommer female gaze.

Plus tard Agnes expliquera qu’elle ne veut pas punir Preston Decker, tout ce qu’elle veut c’est qu’il ne recommence pas. Dès le lendemain, d’un jour à l’autre, le professeur démissionne, ce qui rend les procédures disciplinaires du collège impraticables (autre aspect du scénario difficilement crédible, mais passons). Après avoir envisagé de mettre le feu au bureau du violeur, elle sera nommée professeur à plein temps et prendra sa place dans le même bureau, au même endroit. Voilà une autre étrange idée de scénario. Toujours habillée de manière ambigüe, légèrement masculine, la femme violée prend la place du violeur. Assise dans la chaise du coupable, la victime reçoit Natasha l’ennemie, qui lui avoue avoir été victime elle aussi, mais ces deux femmes-là ne peuvent pas fraterniser puisqu’elles reste concurrentes. Agnes aurait-elle été nommée à cette position par compensation, pour alléger ou réparer ses souffrances ? On ne le saura jamais. Natasha a accepté de coucher avec Decker sans en tirer aucun bénéfice, Agnes a refusé pour finalement obtenir la promotion, mais si Natasha d’une autre façon est le miroir d’Agnes, alors on ne peut en tirer aucune conclusion. Rien n’est simple, l’ambiguïté est générale.

Au terme de ce parcours, la question du phallocentrisme est plus complexe encore qu’au début. La femme abusée se retrouve en position de pouvoir (phallique). Elle se présente sous une apparence masculinisée tout en restant une femme, une femme violée. Traumatisée, elle ne peut plus être impartiale, et donc membre d’un jury. La neutralité « masculine » lui est interdite dans la société, mais lui est prescrite dans l’université. Elle se veut solidaire des autres femmes, mais devant les élèves c’est elle qui est porteuse du logos, de l’autorité. Dans la toute dernière scène du film, elle est confrontée au bébé féminin de Lydie et Fran. Sentant son ambivalence, les deux mamans hésitent à le lui confier, mais elles ont tort car malgré ses résistances, Agnes désire être mère. Peut-être ne saura-t-elle jamais exactement où elle en est.

  1. Il fut un temps où l’on aurait parlé d’hystérie. ↩︎
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Pierre Delain

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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