In die Sonne Schauen aka Sound of Falling aka Les Choses du Passé (Mascha Schilinski, 2025)
Pourquoi continuer à vivre dans un monde où l’on vit pour rien ?
Il est rare qu’un film ait trois titres aussi différents dans trois langues. Dans l’original allemand, qui signifie en français « Regarder le soleil », on comprend qu’il s’agisse d’un aveuglement. Le titre anglais peut se traduire par « Le bruit de la chute » et renvoie à la question du suicide, tandis que le titre français insiste plus banalement sur le passage du temps. Ce qui est aveuglant dans cette juxtaposition de récits, c’est qu’à toute époque revient l’obsession du suicide. Cela est-il spécifique à l’Allemagne ? On ne peut pas en juger, mais pour quatre filles nées ou habitant le même lieu, une ferme quadrangulaire de la région de l’Altmark (Land de Saxe-Anhalt, dans le nord de l’Allemagne, tout près d’une rivière qui fut pendant quelques années la frontière entre les deux Allemagne), appartenant ou non à la même généalogie, le sujet est prégnant1 et l’acte se concrétise parfois. La raison de cette tentation suicidaire est explicitée dans le film avec cette phrase : « Pourquoi continuer à vivre dans un monde où l’on vit pour rien ? », telle serait l’inquiétude ultime de la plupart des personnages féminins de l’histoire. La question déplacée serait : Qu’est-ce qui fait que, dans un tel contexte, on ait l’impression de vivre pour rien ? La question parait métaphysique, sans doute devrait-on tout de suite l’abandonner, mais elle insiste, elle s’impose. Il faut bien s’y exposer frontalement.
L’histoire des quatre filles peut se présenter comme celle d’une série de morts et de disparitions.
Alma vit dans l’empire allemand, vers 1914. Elle découvre un daguerréotype montrant sa sœur aînée morte à l’âge qu’elle a aujourd’hui, 7 ans, dans lequel la petite fille est mise en scène comme vivante. Elle porte le même prénom, lui ressemble, elle est persuadée qu’elle mourra, elle aussi, à l’âge de 7 ans. Cette pensée revient sans cesse dans le cours du film. Vivre en s’identifiant à une morte, tel est le schème central dont on devine qu’il anime aussi la démarche de la réalisatrice et de sa co-scénariste : tout le film est construit sur cette identification. L’image douloureuse insiste, à la manière de la douleur fantôme que subit le frère aîné d’Alma, Fritz, qu’on ampute d’une jambe pour éviter qu’il ne parte à la guerre – il aura fallu, pour lui sauver la vie, le mutiler. L’époque est cruelle : on pousse à la chute la domestique Berta, on stérilise une autre domestique, Trudi, pour que les hommes puissent s’en servir, tandis que Lia, soeur d’Alma plus âgée, préfère se suicider plutôt que de subir le même sort de fille stérile, échangée comme servante. La mère d’Alma, à laquelle toute marque d’affect est interdite, perd pendant quelque temps l’usage de ses jambes. L’arrière-grand-mère d’Alma meurt en allant aux toilettes, fesses nues. Le cadavre d’un autre garçon mort en bas âge est exposé, une mouche pénètre dans sa bouche. Alma comprend qu’il faut fermer les bouches des morts – éviter qu’ils ne parlent, qu’ils ne racontent. Pour raconter l’histoire qu’elle a imaginée, Mascha Shilinski prend leur place.
Erika a vécu pendant la seconde guerre mondiale dont le film ne montre que les effets induits, les traumatismes. On la voit dans les années 1940 fascinée par son oncle Fritz, homme mutilé, castré d’une jambe mais pas du sexe dont s’occupe la servante Rudi, corps souffrant érotisé quasi christique. On pourrait qualifier de désir incestueux cette attirance pour le corps sacrifié d’un homme de la famille, son nombril, son odeur. Après avoir parlé d’accident du travail, on parle de mutilé de guerre (toujours un mensonge). Erika n’aura pas d’autre expérience, elle disparaitra volontairement dans les eaux de la rivière avec d’autres femmes, à l’approche des soldats de l’armée rouge.
Angelika vit dans les années 1980 en RDA. C’est une période moins sombre, où l’on pense à s’amuser, se distraire. Elle est la fille d’Irm, soeur d’Erika. On ne sait pas ce que cette femme a subi, mais elle ne sait pas distinguer le rire des pleurs. Découvrant son corps, sa sexualité, sa fille Angelika oscille entre la discothèque de la ville voisine, son oncle Uwe et son cousin Rainer. Il est possible qu’elle n’ait couché avec aucun d’entre eux ou avec tous, elle finit par disparaître, ombre évanescente sur une photo Polaroïd. On voit d’elle un regard-caméra frontal, vide comme un portrait post-mortem. Après sa fuite, peut-être en direction de l’Ouest, on ne parlera plus jamais d’elle dans la famille.
Nelly vit dans les années 2020. En RFA, la région de Magdebourg est devenue un Land nommé Saxe-Anhalt. Originaire de Berlin, elle vit avec sa sœur Lenka et ses parents installés là pour rénover les bâtiments de la ferme. Elle adopte inconsciemment des postures similaires à celles d’Angelika. Lenka se lie d’amitié avec Kaya, une voisine qui vient de perdre sa mère. Elles se baignent dans la rivière et c’est tout un passé qu’elles ignorent qui revient. Kaya fait semblant de disparaitre dans l’eau, de se suicider commeP les jeunes filles qui l’ont précédée, comme si cet acte résumait les expériences antérieures.
Il faudrait ajouter à cette liste la réalisatrice Mascha Schilinski et la coscénariste Louise Peter qui ont découvert en 2020 cette ferme laissée vide pendant 50 ans. Elles aussi se sont inspirées d’une vieille photographie, elles aussi réitèrent au cinéma les traumas et les suicides des générations antérieures. Elles ne sont pas seulement auteures, elles sont les personnages féminins supplémentaires sur la liste – supplémentaires mais pas complémentaires, car avec elles surgit le pas au-delà, la possibilité de vivre ailleurs, de réaliser un film. En décrivant le cercle, elles le rompent.
En-dehors du carré de la ferme, le film ne montre presque personne. C’est un univers clos où les hommes prennent les décisions mais n’ont pas de personnalité, presque pas d’existence. Même Fritz, le sacrifié-mutilé-castré, ne semble pas avoir de désir, de psychologie. Les pères ont tout pouvoir et les filles-femmes en dépendent totalement. Il n’y a ni institutions, ni journaux, ni école. À part l’irruption momentanée de l’armée, on ne sait rien de la vie politique, sociale ou culturelle. Tout se passe comme si les enfants étaient élevés sans contact avec l’extérieur. Dans ces familles où les seuls échanges sont utilitaires, économiques, la vie n’a pas d’autre perspective que la reproduction à l’identique. Vivre, c’est vivre pour rien. Ce rien n’est jamais une prise de distance créative, un retrait productif, c’est le rien du néant, l’anticipation du cercueil où les yeux sont couverts de petits cailloux. Quand tout est subordonné à ce qu’on appelle le cycle de vie qui opère en réalité comme un cycle de mort, les émotions sont refoulées, les affects sont considérés comme des marques de faiblesse. Dès que le cycle est menacé, les règles s’effondrent. Il suffit d’une mauvaise récolte pour qu’une des filles de la maison, Lia, soit cédée à un voisin comme domestique. Tout s’organise autour de la moisson, du foin qui s’entasse dans la grange, des cochons entretenus comme viande sur pattes. Les mères y sont vouées aux travaux répétitifs et les filles n’ont pas d’autre avenir que la ferme. Il n’y a pas d’autre moyen d’en sortir que le suicide ou la fuite.
En un siècle, quatre régimes politiques se sont succédés. Le film présente l’histoire allemande, cette tragédie qu’on a tendance à occulter, comme une suite de photographies mortuaires. La mère d’Alma se cache dans une pièce sombre pour évoquer les morts. À chaque décès on s’habille en noir, on se réunit, on prie, on mange et surtout on prend des photos. La photo prend acte de la mortalité, elle présente comme vivant ce qui est mort, comme si les morts devaient continuer à dominer les vivants. Par rapport à cette situation, le film est ambivalent. D’un côté, il se présente comme le prolongement de la photographie : rendre hommage aux morts dans l’incapacité d’en faire son deuil. Mais d’un autre côté, en privilégiant les personnages féminins, il renouvelle le regard. Les mortes ne sont plus tout à fait mortes, elles obligent le spectateur à se poser la question : À quoi sert-il de vivre si l’on vit en vain ? Le film lance un appel à ne pas rester enfermée dans la ferme, à casser la répétition, à rompre la malédiction du vivre pour rien. La caméra mouvante, spectrale, fait revenir le fantôme d’adolescentes sensuelles, curieuses, lucides. Il offre à la petite Alma (la toute première, morte à l’âge de 7 ans) une nouvelle réincarnation, un exutoire à son mutisme. Il aura fallu passer par le film, présenter comme mort ce qui aura été vivant, pour initier le deuil d’un siècle allemand pas tout à fait clos.
Entre ce film et d’autres réalisés par des femmes, sortis la même année 2025, comme Sorry Baby (Eva Victor), Chronology of Water (Kristen Stewart), ou Die My Love (Lynne Ramsay), on note un élément commun : on critique le présent, le passé, on rejette le patriarcat, mais l’avenir reste inconnu, incertain. Un monde passe, mais l’autre reste à venir.
- Le mot français prégnant vient du latin praegnans (qui porte un fruit, qui contient). Au sens figuré, c’est ce qui s’impose à l’esprit avec force, ce qui est frappant ou qui contient en germe des développements futurs. Au sens psychologique, c’est ce qui se dit d’une forme qui s’impose à la perception de manière structurée et évidente. Ces deux significations sont pertinentes pour ce film. ↩︎