Sauve qui peut (la vie) et Voyage à travers un film (Sauve qui peut (la vie)) (Jean-Luc Godard, 1980 et 1981)
Un film qui exhibe le chaos primordial du monde : pouvoir, violence, obscénité, solitude
Si le film pouvait être réduit à une histoire, on pourrait la résumer assez rapidement. Ayant décidé de se séparer, un couple met son appartement en location. L’homme, Paul Godard1, fait des films pour la télévision. Bien inséré professionnellement, il est installé dans un hôtel de luxe, ce qui montre son aisance financière. La femme, Denise Rimbaud2, qui travaillait dans un poste subordonné de la même entreprise, doit trouver un logement et du travail. Elle part à la campagne et demande à Piaget, ancien complice d’extrême-gauche devenu héritier, de l’embaucher. Elle habitera chez une paysanne des environs. Paul regrette cette séparation. Il est malheureux, incapable de contrôler son agressivité qui s’exerce contre tout le monde, y compris contre Cécile3, la fille âgée de 11 ans qu’il a eue de son ex-épouse, Paulette. Paul et Denise rencontrent par hasard Isabelle Rivière4, qui se prostitue pour vivre. Paul couche avec elle en tant que client, et Denise la croise quand elle envisage de louer l’appartement où le couple habitait. C’est à peu près tout, à l’exception des personnages secondaires, dans des situations guère plus réjouissantes. À la fin, Paul Godard est renversé par une grosse voiture, dans laquelle se trouve Anne, la sœur d’Isabelle, avec un homme. On ne regrette pas cet individu égoïste qui ne porte pas pour rien le prénom du père de Jean-Luc Godard. Il meurt ou croit mourir dans l’indifférence de son ex-épouse et de sa fille.
L’histoire serait peu passionnante si l’ambition du film n’était pas bien plus vaste, et même excessive, disproportionnée. On pourrait la réduire à une série de clichés : lutte des classes, lutte des sexes, égocentrisme, enfant victime, avec des hommes fatalement riches et autoritaires (Paul, Piaget et les clients d’Isabelle, dont un patron qui organise une partie à quatre) et des femmes fatalement pauvres (Denise, Isabelle, Paulette qui vit de la pension mensuelle de Paul, Anne la sœur d’Isabelle qui envisage de la rejoindre dans la prostitution). La violence des dialogues et des gestes, la vulgarité des propos (pourquoi un père ne pourrait pas toucher, embrasser, enculer sa fille ?), la cruauté des hommes, l’obscénité de certaines séquences montrées à la limite du porno5, l’indifférence glacée des femmes, les gifles, les coups (dont une fessée), contrastent avec la beauté des paysages (les rives du lac Léman), le charme des jeunes femmes et l’attrait des ballades en vélo. Tout ce qu’on peut imaginer de plus sordide se déverse sur Cécile, la petite fille qui entend tout et doit tout supporter. Deux des personnages qui auraient pu avoir une importance dans l’histoire sont absents : Marguerite Duras, qui devait s’adresser aux élèves d’un lycée et participer à un spectacle avec Denise (Godard lui avait proposé de jouer son propre rôle, mais elle a préféré venir à Lausanne pour l’enregistrement de sa voix); et Jacques6, ancien amant d’Isabelle et de sa sœur, qui dans le scénario présenté en 1979 aurait été un objet de désir, mais s’est effacé du récit. Le film évacue tout ce qui pourrait sembler positif. Il privilégie la crudité, l’outrance et la brutalité, une violence verbale qui fait tenir ensemble le récit et ses digressions. Il s’agit, après la période militante de Jean-Luc Godard qui a commencé autour de 1968, de se débarrasser de toute dimension d’empathie et de tout ce qui pourrait ressembler à une certaine solidarité. Aucun « bien » ne peut se substituer à l’idéal révolutionnaire abandonné, voué à l’oubli définitif. Le film est divisé en plusieurs parties par des sous-titres qui convergent vers le néant : « -1. Sauve qui peut; 0. La vie; 1. Imaginaire; 2. Peur; 3. Commerce; 4. Musique ». L’imaginaire est restreint (Denise), la peur est incontrôlable (Paul), le commerce prend la forme de la prostitution (Isabelle), et la musique se perd en route. Dans la vie telle qu’elle est décrite, il est surtout question d’argent, rien ne vient limiter l’injustice et l’inégalité, il n’y a aucune place pour le désir, encore moins pour le salut, chacun s’en tire comme il peut.
Autour du film principal tel qu’il a été monté, projeté au festival de Cannes et distribué, deux autres films ont été réalisés, ce qui fait de l’ensemble une sorte de trilogie involontaire :
- en 1979, pour présenter le scénario à ses interlocuteurs de l’époque, Godard a réalisé un court métrage de 20 minutes axé principalement sur les choix techniques et méthodologiques : surimpression, slow motion7, fondus enchaînés, étirement du temps, etc., ce qui laisse à penser qu’à cette époque cette dimension compte au moins autant pour lui que la narration à laquelle il ne fait allusion que dans les dernières secondes par une phrase programmatique : « Et puis à la fin, quand Denise s’en va, quand Isabelle reste et que Jacques reprend le train, (…) on voit l’orchestre (…) et la campagne (…), et cela introduit la descente en enfer. » Le dernier mot de l’histoire renvoie à la chute.
- en 1980, le long métrage dont le titre est explicite : Sauve qui peut!. Pour la projection en anglais, d’autres titres ont été retenus qui introduisent d’autres nuances : Every Man for Himself, Sink or Swim, Save Your Ass (suggéré par Godard lui-même) ou Slow Motion (au Royaume-Uni, pour souligner les ruptures ralenties de l’image qui marquent l’impossible unité du sujet). Il s’agit de dire adieu à toute espérance révolutionnaire, et même progressiste. Qui peut sauver la vie ? Certainement pas Paul (le père), mais Jean-Luc, le fils renégat mais prodigue, par le biais du cinéma. Pour soutenir un avenir possible, il ne reste plus que Cécile, la fille, si elle est suffisamment résiliente (mais on peut en douter, vue l’éducation qu’elle a reçue).
- en 1981, un autre film de 1h37, plus long que le film principal (1h24), a été monté pour la télévision suisse (romande, italienne et allemande). Il est intitulé Voyage à travers un film (Sauve qui peut (la vie)). À la demande probable des télévisions, il est débarrassé de l’obscénité et de la violence verbale. Des fragments du film sont présentés sans souci d’ordre ni de narration (un choix plus proche du projet initial), avec des interviews où Godard, très bavard, est omniprésent. Le film quasi documentaire multiplie, comme le long métrage, les surimpressions et scotomisation en tous genres. Tout en condamnant toute forme de savoir et en conservant son style propre (aphoristique) Godard s’efforce d’expliquer ce qu’il a voulu faire, mais le spectateur qui n’aurait vu que cette émission télévisuelle n’y comprendrait rien. Quand on s’adresse aux téléspectateurs suisses, il est préférable de privilégier le souci du bien. Isabelle Huppert (l’actrice qui porte le même prénom que le personnage), choisie comme interlocutrice privilégiée, ne se prostitue pas, mais fait ce qu’elle peut pour écouter patiemment le maître et metteur en scène. Il s’agit de transformer le film authentique impossible à montrer au public en objet consommable – au risque de le réduire aux sentences inventées par son (ou ses) auteur·s (JLG + les scénaristes Anne-Marie Miéville et Jean-Claude Carrière) ou au bavardage de salon avec le journaliste Christian Defaye8.
Revenons à la problématique essentielle du film, cette violence primordiale qui s’impose aujourd’hui sans compromis dans la culture. Pour Godard, elle porte un nom très singulier : travail. Ce mot revient sans cesse dans les interviews. Le travail est lié au commerce, à la prostitution, aux problèmes de finances, de moyens, de logement. Il est si ennuyeux qu’on évite généralement de le montrer au cinéma, ce qui conduit le réalisateur à tenter exactement l’inverse : en faire le cœur, le centre actif de son œuvre. Lieu privilégié de la domination, il est toujours associé, allié à la violence. Quand Isabelle introduit sa sœur Anne dans la prostitution, elle exige 50% de ses gains. Quand Godard lui-même travaille, il se situe des deux côtés de la barrière de classe : il utilise les machines à sa disposition (la vidéo), il exploite les acteurs (qui se révoltent parfois), et d’autre part il est un élément du système de production dépendant de l’argent qu’on lui fournit9. Dans sa propre logique, il se prostitue. Il conçoit son petit commerce comme une autre expression du chaos, une manifestation supplémentaire de la violence générale, à laquelle on ne peut échapper : la violence fondatrice, quasi-divine, dont parle Walter Benjamin10. Cette force incoercible semble gouverner tous les personnages, directement ou indirectement, sans exception. Le film montre la vraie violence qu’en général le cinéma ne veut pas voir : celle du travail. Même dans les films de guerre ou d’horreur, sa dimension fondatrice n’est pas révélée aussi efficacement que dans Sauve qui peut (la vie). S’il n’y a pas d’autres source ni d’autre but dans la vie que cette puissance, alors qui peut nous en sauver ?
Le thème d’une violence cachée, inaudible et invisible, est évoqué dans le film à propos de la musique. Plusieurs fois, des acteurs ou actrices demandent : « Quelle est cette musique ? », mais il n’y en a pas, ou on ne l’entend pas. Le son absent renvoie à ce qu’on ne peut ni montrer, ni décrire : la violence du travail. Dans l’impuissance, on préfère ne pas s’y arrêter, ne pas répondre à la question – à l’exception bien sûr de Godard (Jean-Luc, pas Paul) dont c’est le principal souci, l’obsession. Le problème, c’est qu’il n’est pas sûr que ce monde soit viable. On entend dans le film la voix de Marguerite Duras qui invite à regarder tout le temps, à chaque seconde, partout, la fin du monde. Nous sommes plutôt invités à regarder le début du monde, son désordre initial, la bagarre darwinienne de tous contre tous, la désarticulation générale, l’inutilité du savoir quand il ne s’agit que de voir ce qu’on peut voir, c’est-à-dire d’une part l’horreur de la société et d’autre part la beauté des visages, des paysages, une opposition qu’on retrouvera peu de temps après, dans Passion (1982). Il n’est pas évident qu’au terme de l’expérience, on puisse échapper au néant. La seule façon de survivre, ce serait de faire des films, un pas au-delà que le réalisateur n’aura jamais cessé de franchir dans son antre de Rolle (Suisse).
- Interprété par Jacques Dutronc. ↩︎
- Interprétée par Nathalie Baye. ↩︎
- Interprétée par Cécile Tanner, la fille d’Alain Tanner, autre cinéaste suisse. ↩︎
- Interprétée par Isabelle Huppert. ↩︎
- Dans un film de guerre, dit Godard, la mort est toujours filmée comme on filme un corps dans le porno. ↩︎
- À noter que Jacques est le prénom de Jacques Dutronc, l’acteur, dont les désirs sont systématiquement contrariés. ↩︎
- Des instants de vie arrachés à la mort. ↩︎
- Il s’agit du détournement de l’émission phare de la Télévision Suisse Romande, Spécial Cinéma. ↩︎
- Coppola avait avancé le capital de départ nécessaire à la réalisation d’un film américain sur lequel Godard était censé travailler, intitulé The Story, avec pour vedettes Diane Keaton et Robert de Niro. Mais The Story ne se faisant pas, Godard a cédé les droits nord-américains de Sauve qui peut (la vie) et de Passion (1983) au studio Zœtrope de Coppola afin de combler sa dette. ↩︎
- Qui est aussi la Gewalt, le Walten de Martin Heidegger. ↩︎