Blue Moon (Richard Linklater, 2025)
Accepter la déprise en laissant partir, dans le même temps, l’œuvre et le monde
Ce film de Richard Linklater est sorti à peu près en même temps, la même année, que Nouvelle Vague, du même Linklater, qui retrace les débuts de Jean-Luc Godard, le tournage d’ À bout de souffle, en 1959. Il porte sur la fin de la carrière et de la vie de Lorenz Hart (1895-1943)1 (dit Larry), ses derniers moments, six mois avant qu’il ne meure d’une pneumonie, c’est-à-dire, d’une certaine façon, d’un manque de souffle. Entre les deux événements, 1943 et 1959, la distance temporelle n’est pas si grande. On peut difficilement imaginer que, de la part de Linklater, il ne s’agisse pas d’un diptyque, que les deux films ne soient pas reliés par un fil plus ou moins visible dont on peut tracer les lignes et les contours (tous deux, imaginés une douzaine d’années plus tôt, ont d’ailleurs mis longtemps à se faire). Dans les deux cas, une personnalité singulière, unique, se laisse aller, affirme simultanément une certaine forme de déprise et une toute-puissance plus ou moins masquée. Godard semble se relâcher, improviser, mais impose sa conception du cinéma (toute nouvelle). Hart se sait diminué, vaincu, abandonné par son compagnon Richard Rogers, mais ne renonce pas à sa faconde, sa position d’observateur passionné. La chanson Blue Moon(paroles de Lorenz Hart et musique de Richard Rogers), succès mondial dès 1934, renvoie à un événement exceptionnel, quand la lune bleue, déjà rare, devient d’or, un événement qui n’arrive presque jamais, qu’on n’a aucune chance de rencontrer, et qui pourtant, une fois, se concrétise, en tout cas dans la chanson, et peut-être dans les films. C’est l’exceptionnalité des deux hommes, des deux auteurs, la rencontre singulière qui les caractérise.
Dans les deux cas, c’est un échec amoureux qui, dans le même temps, porte une fragile réussite. Elizabeth Wieland2 est une jeune femme de 20 ans qui raconte ses aventures sexuelles à Lorenz Hart, 48 ans. Celui-ci est peut-être un peu amoureux d’elle, il le reconnait difficilement, d’autant plus (ou moins) que son orientation sexuelle n’est pas claire (il se dit omnisexuel). Mais son écoute est aiguë, il enregistre chaque mot de la jeune femme, chaque instant de son aventure, comme si c’était la sienne : la détumescence du jour de son anniversaire, les efforts qu’elle consent malgré tout pour séduire le même garçon manifestement indifférent, la persistance du désir amoureux malgré le fiasco. Il en est là lui aussi, avec son alcoolisme, la prise de distance de Rodgers, sa décrépitude, mais sa passion pour les gens, son humour, sa sophistication, son amour des mots n’ont pas disparu. Il y a toujours l’espoir que survienne un peu d’or dans la lune bleue. On peut comparer cela avec le personnage d’À bout de souffle, Michel Poiccard, à l’affut d’une rencontre amoureuse dont il sait qu’elle n’arrivera jamais, et avec Jean-Luc Godard lui-même, à la recherche d’une rencontre rare du cinéma avec le réel – dont on peut se demander s’il l’aura jamais réussie. Après son aventure (ou son manque d’aventure), Elizabeth n’est pas déprimée, on sent qu’elle va passer à autre chose, mais pour Lorenz Hart c’est impossible, c’est fini. Comme Michel Poiccard, c’est sa dernière course, sa dernière fuite. Heureusement son œuvre est déjà écrite, elle continue sans lui, comme le film À bout de souffleplus tard renié par Godard continuera sans lui. Le personnage d’Elizabeth symbolise la résilience, le pas au-delà. Elle vivra au-delà de Larry une vie que celui-ci n’aurait pas reniée.
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- Interprété avec une étonnante vraisemblance par Ethan Hawke. ↩︎
- Interprétée par Margaret Qualley. ↩︎