La Marquise d’O. (Eric Rohmer, 1976)

Un amour inconditionnel que rien ne peut démentir, ni le viol, ni l’inceste, ni le scandale

Le film peut être présenté, au premier degré, comme une demande de pardon. Selon la nouvelle de Heinrich von Kleist publiée en février 1808 dans la revue Phœbus1, l’histoire se passe en Italie, pendant la guerre de la Deuxième Coalition (1798-1800)2. Lors de la campagne du général russe Souvarov. Le colonel Lorenzo3 von G.4 est contraint de céder la citadelle de M.5, en Lombardie, à un officier russe, le Comte F.6. Ce colonel a une fille, Julietta, la marquise d’O.7, veuve d’un marquis décédé quelques années plus tôt. Fuyant les combats, elle est agressée par des soldats russes qui tentent de la violer. Le Comte F. la sauve et la conduit dans un lieu sûr. Le lendemain, le général décide de faire fusiller les soldats coupables. Que se passe-t-il après ? On comprend d’après la suite de l’histoire que, tandis qu’elle est inconsciente, c’est le Comte lui-même qui l’a violée. La marquise, déjà mère de deux enfants8, se trouve enceinte sans s’être aperçue de rien. Ne sachant pas qui est le père, elle est rejetée par sa famille et s’installe sur les terres de son ex-mari. Dans l’intervalle le Comte F, plein de honte et de culpabilité, a demandé sa main, à la surprise générale et sans donner aucune explication. Pour sauver son honneur, la marquise s’engage à épouser le père de l’enfant, quel qu’il soit9. Le Comte F. se présente, avouant sa faute. C’est un choc pour la marquise, qui se rend compte que celui qu’elle prenait pour un ange est un démon10. Elle accepte néanmoins de l’épouser, sans partager sa vie. Au bout de quelques mois, elle lui pardonne et se jette dans ses bras.

Le Comte n’est jamais puni pour ses actes. Il avoue sa faute, il expose sa honte, mais tandis que les soldats qui n’avaient fait qu’une tentative de viol sont fusillés, il aboutit au résultat inverse : s’approprier celle qu’il convoitait, avec le plein accord de la famille von G., qui fait état de son soulagement, pour ne pas dire de sa joie, comme si ce parti inattendu répondait à ses désirs. Comment un tel retournement est-il possible? Dans son inconscient, la marquise qui l’avait pris pour un ange aurait-elle déjà acquiescé à ce futur mariage ? Violentée par les soldats, aurait-elle accepté, voire désiré, sans s’en rendre compte, ce rapport sexuel ?11 On peut l’imaginer, bien que ce soit impossible à prouver. Le récit repose sur cette incertitude. On ne peut pas exclure que l’amour du Comte pour la marquise ait été, dès le début, réciproque, mais on ne peut pas l’affirmer non plus. Elle pourrait avoir construit cet acquiescement en rêve, en après-coup. Le résultat serait le même : son souvenir (ou souvenir-écran) serait contaminé par un désir, une acceptation. C’est que suggère la mise en scène retenue par Eric Rohmer reprise d’un tableau de Johann Heinrich Füssli daté de 1781 : Le Cauchemar. Dans ce tableau historiquement proche des événements relatés, un démon est assis sur le ventre de la femme rêveuse.

Kleist suggère que la scène du viol n’est qu’une répétition des rapports ambigus entre le colonel Von G. et sa fille, réitérés au moment de leur réconciliation : « Par le trou de la serrure, (la mère) aperçut la fille sur les genoux de son père, ce qu’il n’avait encore jamais admis de sa vie. Elle ouvrit enfin la porte et, le coeur tout débordant de joie, elle vit la Marquise silencieuse, la nuque ployée en arrière, les yeux tout à fait clos, affaissée dans les bras de son père. Et lui, assis dans le fauteuil, ouvrant de grands yeux brillants de larmes, posait sur sa bouche de longs baisers brûlants et avides comme un véritable amoureux! Sa fille se taisait et lui se taisait aussi; il restait assis, le visage penché sur elle, comme sur la jeune fille de son premier amour, et il lui tournait la tête pour l’embrasser encore. La mère était aux anges ». Selon cette description, la scène du viol serait, au moins inconsciemment, aussi une scène d’inceste12. Faute d’avoir un enfant du père, la marquise l’aurait eu d’un substitut du père, lieutenant-colonel lui aussi13 – avec l’acquiescement de la mère, ce qui arrive souvent dans les histoires d’inceste. Mais il n’y a pas trace ici de victimisation, au contraire, ce qui fait de ce texte un brûlot scandaleux, aujourd’hui comme à l’époque (mais pas pour les mêmes raisons).

Si la marquise est innocente, comme elle l’affirme et le réaffirme, alors le Comte l’est aussi. C’est ce qu’il prétend en racontant un souvenir d’enfance qui lui est revenu lors de sa blessure : « Un jour, il avait jeté de la boue au cygne Thinka qui avait plongé en silence et avait reparu, émergeant du flot, dans toute sa blancheur » – dans ce souvenir, le cygne n’est pas Julietta, c’est lui-même, comme si les circonstances lui avaient été nécessaires pour prouver son innocence. Au lieu de plonger plein de boue dans la rivière, il a été grièvement blessé dans un épisode guerrier, dont il est revenu miraculeusement bien vivant. Il aura fallu que l’homme passe par une quasi-mort pour que, identique et différent, il puisse faire la demande en mariage. 

Dans cette histoire sans musique, dont les dialogues sont repris strictement à l’identique par Eric Rohmer14, l’amour se situe au-delà des bienséances, au-delà des rituels, au-delà de la famille, et même au-delà des pulsions. Rien ne peut le démentir ni l’affaiblir, ni l’inceste, ni le viol, ni le scandale. C’est un amour plus vieux que toutes les règles de l’amour, un amour inconditionnel, un archi-amour. Les amoureux passant chacun par une épreuve, évacuent toutes les règles d’éthique et de droit qui pourraient faire obstacle à leur union (règles qui de toutes façons étaient inopérantes dès le départ). S’il y a une idée de culpabilité ou de pardon, elle vient en plus, sans rien changer à l’archi-amour.

  1. Cette revue littéraire, très polémique, a été créée par Kleist. Sollicité, Goethe a refusé d’y écrire. Elle n’a duré qu’un an. La nouvelle a été très critiquée à l’époque, et même censurée. ↩︎
  2. Il s’agit d’une coalition contre la France révolutionnaire, réunissant l’empire ottoman, la Russie, la Grande-Bretagne, les Deux-Siciles, l’Autriche, la Suède. Le 18 avril 1799, Le général russe Souvorov a pris le commandement en chef des armées combinées austro-russes. Entré en Italie au printemps 1799, il a remporté une victoire à Cassano. Le 29 avril, il est entré à Milan et deux semaines après, il a occupé Turin et proclamé la restitution du Piémont qui avait été intégré à la France par le Directoire, à son roi, Charles-Emmanuel IV. Il faut donc supposer que Lorenzo était italien, et allié de la France. ↩︎
  3. La signification du prénom de Lorenzo, ironique, est « plein de gloire ». ↩︎
  4. Interprété par Peter Lühr. ↩︎
  5. Kleist déclare ne pas donner les noms complets pour respecter la vie privée des personnes – mais ce n’est qu’un prétexte, car l’histoire semble entièrement inventée. L’absence de noms propres lui confère un caractère plus universel. ↩︎
  6. Interprété par Bruno Ganz. ↩︎
  7. Interprétée par Edith Clever. ↩︎
  8. Ce sont des filles, ce qui, d’une certaine façon, garantit la pérennité de l’histoire. ↩︎
  9. Etrange annonce publiée dans le journal local : « La soussignée fait savoir qu’à son insu elle s’est trouvée enceinte. Le père de l’enfant qu’elle va mettre au monde est prié de se présenter. Nous sommes pour des raisons de famille décidée à l’épouser ». Aurait-elle publié cette annonce si elle n’avait pas su à l’avance qui était le père ? ↩︎
  10. Elle aurait « accepté de se marier avec un scélérat, mais pas avec un diable » – ce qui démontre une dimension religieuse, une sorte de sacrement, dans leurs rapports. ↩︎
  11. Kleist écrit, avant le récit : « Cette histoire n’est pas pour toi, ma fille. Evanouie ? Quelle farce éhontée! Elle avait, je le sais, tout simplement fermé les yeux. » ↩︎
  12. Cf l’article de Monique Cournut-Janin, La Marquise d’O… revisitée, dans la Revue Française de Psychanalyse (2006/3).  ↩︎
  13. À l’époque de #Metoo, une telle interprétation d’un comportement incestueux comme réponse au désir de la fille d’avoir un enfant du père, serait ressentie comme scandaleuse, inacceptable. Nous ne pouvons considérer l’inceste que comme un acte violent commis par un mâle libidineux. Factuellement, cette dernière interprétation est sans doute vraie dans la plupart des cas, mais elle est aussi un déni du fantasme. ↩︎
  14. Sur la suggestion, semble-t-il, d’un texte de Roland Barthes. Rohmer a cependant ajouté la prise d’un somnifère avant le viol, rendant ainsi, selon lui, l’histoire plus crédible. ↩︎
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Pierre Delain

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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