Bad Luck Banging or Loony Porn (Radu Jude, 2021)

Se débarrasser de l’obscène, le cacher, éviter de le rendre public, telle est la morale dont il faut prendre le contre-pied

Il y a trois parties principales dans ce film plus deux, et c’est la première, celle qui passe avant le générique, qui détermine tout le reste. Dans les films destinés au grand public, il est exclu de montrer ce type de vidéo explicite, porno amateur vraiment fait par des amateurs. C’est le genre d’objet qu’on visionne solitairement, ou à la rigueur en couple1. Le montrer d’emblée ne peut que susciter la gêne, mettre le spectateur dans un certain embarras, le même embarras qui, dans l’histoire plus ou moins fictive2 qu’on nous raconte, a pu saisir les parents d’élèves qui ont vu Emi, la professeure d’histoire de leurs jeunes adolescents, s’ébattre et même fouetter ostensiblement celui qui, certes, est son mari légitime (Eugen), mais dont on comprend mal pourquoi il a éprouvé le besoin de filmer la scène. Ladite professeure, d’abord masquée, est affublée d’une perruque au moment de la fellation, ce qui montre l’ambiguïté de l’acte (pas l’acte sexuel, l’acte de filmer). D’un côté on exhibe, et d’un autre côté on dissimule partiellement un visage qui reste à demi reconnaissable. On comprend difficilement l’intérêt de cette mise en scène si la vidéo était destinée à rester privée pour toujours. Quoi qu’il en soit, ledit mari l’a laissée dans son ordinateur qu’il a fait réparer, sans imaginer que le réparateur puisse prendre l’initiative de la diffuser sur les réseaux. C’est ainsi que le petit jeu filmé a pris la dimension d’une provocation obscène.

Le résultat conduit tout droit à la seconde partie du film : une longue déambulation dans les rues de Bucarest, qui semble n’avoir d’autre but que de faire sentir le chaos de la ville avec ses passants, ses magasins aux enseignes agressives, ses marchés, ses affiches, ses publicités, ses incitations à l’achat ou la vente, ses véhicules de toutes marques, ses conducteurs agressifs, ses bâtiments sans style ou de n’importe quel style, ses terrasses de café où l’on parle de tout et de n’importe quoi. Emi, très énervée, cherche à faire annuler la réunion prévue au collège où elle enseigne, mais n’y arrive pas. Enseignante bien vue et bien notée3, appréciée de ses supérieurs mais pas nécessairement de tous les parents – pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le film en cause -, elle sait qu’elle risque gros mais cela ne semble pas affecter sa détermination. Habillée de la façon la plus décente possible malgré la chaleur, elle marche vite, sur un parcours dont on devine qu’elle le connaît par cœur. La réunion sera pour elle une sorte de procès pendant lequel elle devra se justifier.

Avant le procès prévisible, attendu, qui constituera la quatrième partie du film (la plus longue), Radu Jude a intercalé une troisième partie assez étrange, composée d’images d’archives ou de found footage. Le montage aligne une succession de scènes évoquant la Roumanie, sa vie quotidienne, son histoire, ses drames, ses massacres, ses crimes, ses moments pénibles avant et pendant la dictature de Ceausescu, ses rites religieux, alimentaires ou patriotiques, son racisme, ses cimetières, ses loisirs, ses jeux, ses déchets, ses billets de banque, ses chansons populaires, ses grèves, ses révoltes, ses figures symboliques4, ses nazis et néo-nazis, ses engins de chantier, ses camions, etc., y compris quelques images à caractère sexuel et pornographique5. Un autre genre de cinéma est convoqué, dit expérimental, smash-up et travail du montage. L’obscénité du porno n’y est pas isolée, elle s’inscrit comme un fragment parmi d’autres dans un ensemble hétérogène, tout aussi obscène – car la plupart des scènes montrées ne peuvent que susciter la gêne.

Ce n’est ni dans la première partie, ni dans la troisième, que l’obscénité atteint son comble, c’est dans la quatrième6. La vidéo est exhibée encore une fois devant les parents réunis7, exposée à tous les commentaires, scandalisés8, humoristiques, dégoutés ou grivois. Personne ne refuse de la voir, au contraire, certains se rapprochent9. Emi regarde tout droit devant elle, stoïque. C’était une vidéo purement privée, dit-elle, ce n’est pas moi qui l’ai postée. Puis : Est-il immoral de faire l’amour avec son mari ? Qui est coupable ? Celui ou celle qui regarde la vidéo, celui ou celle qui l’a dérobée puis postée, celui ou celle qu’on y voit, les parents qui laissent leurs enfants la regarder ? Ce point-là ne sera pas discuté. Il y a dans l’assemblée tout ce qu’on peut trouver en Roumanie : un militaire, un prêtre10, une musulmane, un pilote, une mère de famille11, un intellectuel, etc. Pour se justifier, Emi cite par cœur un poème carrément pornographique du poète national Eminescu. Chacun donne son avis, avant qu’on passe au vote : Si la majorité des parents le demande, elle sera licenciée. C’est alors que la discussion dérape : on parle de la virginité de Marie, de la place de la mémoire, des grades, de l’endoctrinement, de l’Holocauste, du mariage pour tous, de Facebook, de Ponce Pilate, etc. Emi fait la preuve de son érudition. Elle cite Hannah Arendt, Anne Frank, Isaac Babel, on l’accuse de propagande juive12, d’être payée par le Mossad13, d’être communiste. Puis on passe au vote.

Tout procès doit se terminer par un verdict, mais dans ce film, plusieurs verdicts sont proposés : acquittement, condamnation, plus un, qui est la conclusion. Cette cinquième partie peut être considérée comme la morale du film. Emi étant condamnée par une petite majorité des parents, la directrice lui demande de démissionner. Elle répond par un temps d’arrêt, peut-être un moment d’hésitation, puis, au lieu de parler, elle hurle, se transforme en une sorte de super-héroïne, de Wonder Woman ultra-sexy qui capture tous les parents d’élèves, quel que soit leur vote, dans un filet et leur enfonce à chacun dans la gorge un bâton viril, comme pour leur faire avaler l’obscénité de leurs paroles14. Que la morale puisse prendre la forme d’une fellation forcée prend à contre-pied toute interprétation moralisante. Il ne s’agit pas d’éradiquer l’obscène (tâche impossible), mais de convertir l’obscénité en révolte salutaire. Un ami de Radu Jude aurait proposé la définition suivante du film : une rencontre entre Emmanuel Kant (la loi morale) et Emmanuelle Cunt (la loi mortelle)15. Radu Jude approuve cette formulation qui légitime l’interprétation philosophique. La vidéo n’était pas obscène en elle-même, elle l’est devenue par les réactions qu’elle a suscitées. Ces réactions ne sont pas individuelles : elles s’inscrivent dans une histoire elle-même obscène. Le film ne dénonce pas la vidéo, mais son contexte moral, politique et culturel. Si cette vidéo peut être transformée en objet de scandale, pourquoi l’environnement qui permet cette transformation ne serait-il pas transformé, lui aussi, en objet de scandale ? Le film va dans ce sens, mais il n’est pas sûr qu’il soit entendu. Son titre roumain, Babardeala cu Bucluc sau Porno Balamuc, a été rendu en anglais par Bad Luck Banging or Loony Porn, ce qu’on pourrait traduire en français par Coup de malchance ou porno loufoque, ou encore, comme l’écrit Radu Jude, par Drôle de baise ou porno barjo16. Il est lui-même une provocation intraduisible. L’acte amoureux, filmé ou non, ne peut pas être traduit – une impossibilité que l’idée d’obscénité vient recouvrir. Il faudrait, selon la morale dominante, le garder caché – aussi caché que les horreurs de l’histoire. Le film est une performance, la preuve que pour s’émanciper de l’obscénité, il faut d’abord montrer l’obscène.

Ce film a été récompensé par l’Ours d’or de la Berlinale 2021, puis sélectionné pour la participation de la Roumanie à l’Oscar du meilleur film international. Cela en fait-il un film officiel ?

  1. En préliminaire d’un rapport sexuel effectif.  ↩︎
  2. Dans une interview aux Cahiers du cinéma (novembre 2020), le réalisateur Radu Jude explique que l’histoire lui a été inspirée, en 1975, par des situations rencontrées dans la presse : des professeurs ayant effectivement posté sur Internet leurs propres vidéos porno amateurs. Discutant de cela avec des amis, ils en seraient rapidement arrivés aux insultes. ↩︎
  3. Elle enseigne dans une école préparatoire d’élite de Bucarest (Katia Pascariu). ↩︎
  4. Y compris celle d’Emi, dont le profil se reflète dans un miroir. ↩︎
  5. Il n’y a pas de voix off, mais un sous-titrage sans rapport direct avec l’image.  ↩︎
  6. Pendant cette réunion, la bande-son est parfois couverte par des bruits à la Woody Woodpecker. On ne sait si c’est le film qu’il ne faut pas prendre au sérieux, ou les parents. ↩︎
  7. Et aussi les spectateurs, qui ne peuvent pas y échapper. ↩︎
  8. La personne la plus scandalisée est celle qui porte la tablette, et qui s’implique ainsi dans l’histoire. ↩︎
  9. Ils en oublient la distanciation sociale liée à la pandémie. ↩︎
  10. On peut se demander ce que ce prêtre catholique fait dans une réunion de parents d’élèves, mais c’est ainsi. ↩︎
  11. L’une d’entre elles cite Babylon Blue, an illustrated History of Adult Cinema, 1960-98, livre de David Flint, ce qui montre une certaine érudition. ↩︎
  12. À ce point il faut faire remarquer que Radu Jude, malgré son nom, n’est pas Juif. ↩︎
  13. Hitler et tous les commandants des camps de concentration étaient juifs, affirme le militaire. ↩︎
  14. Lorsqu’il voit ses super-pouvoirs, l’un des parents s’écrie : Je vous avais dit qu’elle était juive !.↩︎
  15. Cahiers du cinéma, novembre 2020, op. cit. ↩︎
  16. Positif, juin 2021. ↩︎
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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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