Bushman (David Schickele, 1971)

Une hospitalité tellement fragmentée, menacée, impossible, qu’elle ne peut se réfugier que dans l’œuvre – et alors celle-ci l’affirme sans réserve, inconditionnellement

Tourné en 19681, sorti en 1971, le film Bushman a subi le même sort que son personnage Gabriel : d’abord bien accueilli et même couronné du prix du meilleur premier film au Festival international du film de Chicago, il a été relégué2, et n’est pas sorti en salles pendant plus d’un demi-siècle3. Pendant longtemps, le monde du cinéma n’aura pas été plus hospitalier à l’égard de ce film singulier que la société de San Francisco à l’égard du jeune intellectuel nigérian qui lui rendait visite et donnait pourtant toutes les garanties de crédibilité. Il faut croire que ce film ennuyait, gênait. Il aura fallu que la génération de 1968 s’efface pour qu’une autre génération4reçoive le message qui lui était adressé. Le rôle de Gabriel, âgé de 27 ans et né au Nigéria, est interprété par Paul Eyam Nzie Okpokam, lui aussi né dans ce pays africain. En 1966, le réalisateur David Schickele5 avait tourné un documentaire intitulé Give me a Riddle dans le cadre d’un programme sur le Peace Corps6, cette agence créée en 1961 par John F. Kennedy pour rapprocher les habitants des pays étrangers des valeurs américaines7. Il y montrait Roger Landrum, un volontaire américain accueilli à bras ouverts au Nigéria, honoré, invité par Paul Okpokam, le futur acteur, dans son village nommé Okanga, où il était fêté par une foule de femmes, d’enfants et de danseurs. On ne sait si cette hospitalité nigériane, dans un documentaire dont on connaît mal le statut – et qu’on pourrait peut-être qualifier de film de propagande8 – était sincère, effective, ou bien si elle n’était que ponctuelle, organisée pour les besoins du film. En tout cas l’ambiance était plutôt gaie, et les nigérians interrogés ne semblaient pas forcer leur parole – y compris ceux qui se trouvaient sur les bancs de l’école. Paul Okpokam annonçait son intention de se rendre en Amérique en 19679, ce qu’il fit un peu plus tard tout à fait légalement, muni d’un visa10, prenant des cours de théâtre, chargé d’enseignement en littérature au Francisco State College, et retrouvant David Schickele dans son rôle de cameraman. Il faudrait donc, pour rendre compte de l’ensemble de l’expérience, considérer les deux films Give me a Riddle11 et Bushman comme un diptyque. Le même jeune homme toujours aussi bavard, plein d’humour, avec sa vocation d’enseignant, se laisse aller à des confidences et des remarques en tous genres. Mais l’accueil américain, si l’on peut parler d’accueil, n’a aucun rapport avec celui du Nigéria. Le Gabriel du film Bushman12 est un étranger, un Africain, qui déclenche un peu de curiosité mais aucun véritable intérêt. Gabriel était pourtant venu pour transmettre sa propre culture, comme Roger Landrum, mais le contraste est saisissant. On lui fait sentir sa différence, et quand la curiosité s’étiole, on le laisse tomber. Personne ne tient vraiment compte de son intelligence, son érudition, son ouverture, son humour, et c’est toujours sur son « identité » qu’on revient, jusqu’au moment où il est piégé par la police et envoyé en prison. Le personnage de Gabriel s’efface alors devant la véritable expérience de Paul.

Que peut-on en conclure sur la question de l’hospitalité ?

1/ Le peu qui reste de l’hospitalité dans l’Amérique des années 60 est menacé, limité, relativisé.

  • Gabriel parle très bien anglais, trop bien, avec un léger accent presque imperceptible pour une oreille française, qui fait qu’il ne sera jamais considéré ni comme un Blanc, ni comme un Noir, qu’il ne sera jamais accepté ni par les Noirs, ni par les Blancs. 
  • Gabriel dit qu’il vient du Nigeria pour éduquer les Américains – ce que Roger Landrum avait suggéré dans le premier film (en contre-partie de la mission d’enseignement des Peace Corps). Mais la symétrie est illusoire. On lui fait sentir à chaque instant qu’il y a dominé et dominant, et qu’il est du mauvais côté de la barrière.
  • Les contestations intérieures aux USA à cette époque (révolte étudiante, hippies, refus de la guerre du Vietnam, insurrection Black Panther) n’ont aucun lien, aucune résonance, vis-à-vis de la guerre civile en cours au Nigéria, constamment ramenée à un problème tribal. Ce sont deux mondes différents, incapables de se croiser. 

2/ De puissants mécanismes empêchent la mise en pratique de l’hospitalité, voire la rendent impossible.

  • Les personnes rencontrées par Gabriel dans son périple (une jeune femme noire qui lui reproche de ne pas parler « black »13 et l’abandonne pour rejoindre le ghetto de Watts (L.A.) où elle a ses racines, une étudiante en sociologie blanche qui couche avec lui avant de déclarer qu’elle découvre en lui « l’état de nature » et une autre qui partage sa tente en montagne avant de nier, devant son compagnon14, la sensualité de leur rencontre, un homosexuel dans un bel appartement qui n’obtient de lui qu’un « hug », ces personnes sont différentes les unes des autres, mais elles ont un point commun : après l’avoir salué, elles s’en dissocient. Paul ne compte pas pour elles car il n’appartient pas à leur univers. Il est étranger à leur lien social. N’ayant jamais pris place dans leur horizon, il reste irrémédiablement extérieur.
  • Jamais reconnu comme tel, Gabriel est l’objet de fantasmes et de projections dont il n’est pas dupe. Dans un premier temps il s’en amuse, mais dans un second temps ces fantasmes prennent corps à travers la police et la justice. il devra en subir les conséquences carcérales.

3/ Forclose du monde, l’hospitalité se réfugie dans l’œuvre, ici le diptyque signé par David Schickele : Give me a Riddle / Bushman.

  • Hybride, l’œuvre oscille entre documentaire et fiction. Dans Give me a Riddle, on ne sait jamais si les scènes sont spontanées ou construites, si la complaisance à l’égard de l’Amérique est sincère ou fabriquée. Bushman oscille entre les images d’archives et la succession de récits, et se termine par l’irruption du réel : arrestation du vrai Paul Okpokam, qui fera un an de prison pour une tentative d’attentat qu’il n’a pas commise15. Il faut cette oscillation, cette incertitude dans l’œuvre pour que le réel, l’archi-réel surgisse : un racisme inavoué, mais déterminant.
  • Les films américains sont toujours tournés du point de vue de l’Amérique – y compris par des réalisateurs qui s’en sont éloignés comme par exemple Robert Kramer. La (rare) singularité de Bushman, c’est que tout en restant un film américain, il peut adopter un autre point de vue. L’extériorité travaille en lui, dans le film.
  • Le personnage interprété par Paul Okpokam incarne à la fois l’ironie et la lucidité. Sa voix off, distanciée, extérieure et intérieure, s’affirme comme source du film16, incontestable par sa beauté, indéniable par sa poésie. Rien ne peut empêcher cette parole de surgir des décennies plus tard, au-delà des conditions qui l’ont fait advenir. Ainsi en va-t-il des œuvres qui transgressent leurs conditions de production, les œuvres inconditionnelles qui ont la faculté d’ouvrir, plus tard (mais sans garantie), la possibilité d’un pas au-delà.
  1. Une inscription, dans le film, précise que 1968 est l’année où ont été assassinés Robert Kennedy, Martin Luther King et Bobby Hutton, leader californien des Black Panthers (abattu par la police). ↩︎
  2. Le réalisateur avait pourtant obtenu une subvention de 15.000$ de l’American Film Institute. ↩︎
  3. On la considérait comme trop courte (73 minutes), trop inclassable. ↩︎
  4. Grâce au travail d’un distributeur indépendant, Malavida. Le film a été restauré par University of California, Berkeley Art Museum, Pacific Film Archive et The Film Foundation, avec un financement provenant de la Hobson/Lucas Family Foundation. ↩︎
  5. Musicien de formation dont les parents étaient d’origine alsacienne, David Schickele (1937-1999) était à peine plus vieux que Paul Okpokam. ↩︎
  6. David Schickele a rejoint le Peace Corps pour échapper à la conscription. ↩︎
  7. En 2024, cette agence existe toujours et travaille dans 70 pays. ↩︎
  8. Il a servi pendant des années d’outil promotionnel pour le Peace Corps. ↩︎
  9. La guerre du Biafra déclenchée par la sécession de la région orientale du Nigeria a commencé le 6 juillet 1967. Elle oppose les Igbos (ou Ibos), majoritairement chrétiens et animistes, qui vivent au sud-est et détiennent la majorité des postes dans l’administration et les commerces, à d’autres ethnies du pays. Paul Okpokam explique clairement dans le film qu’il a reçu une éducation chrétienne. Une inscription fait allusion à ces événements au début du film : « Au Nigeria, la guerre civile vient d’entrer dans sa deuxième année, sans issue en vue », sans plus de précisions. ↩︎
  10. Il semble qu’il ait du quitter le Nigeria pour des raisons politiques. ↩︎
  11. Le titre est étrange et ne semble pas rendre compte de l’ensemble des discussions, sauf les deux énigmes (riddle) suivantes traduites de la langue locale : 1/ Qu’est-ce qui peut te punir en présence de tes parents ? Réponse : la faim, car c’est la chose qui puisse vous punir même quand vos parents vous regardent. 2/ Quelle est la belle plante que j’ai vue dans la brousse mais que je ne peux pas couper ? Réponse : J’ai vu une belle fille mais je n’ai pas d’argent pour me marier avec elle. Pour prolonger le film, on aimerait solliciter à nouveau les Nigérians : Donne-moi une énigme↩︎
  12. Il y a, parmi les interlocuteurs nigérians du film de 1966, un nommé Gabriel, qui n’est pas Paul. ↩︎
  13. Elle tente de lui faire adopter le phrasé afro- américain, sans succès – tentative de traduire, par l’accent, l’intraduisible. ↩︎
  14. Interprété par David Schickele lui-même. ↩︎
  15. Le réalisateur intervient dans le film, face caméra, pour dire : « La réalité ne fut pas plus étrange que la fiction, juste plus rapide ». ↩︎
  16. Dont Paul Okpokam aurait du être reconnu comme co-auteur. ↩︎
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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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