Father, Mother, Sister, Brother (Jim Jarmusch, 2025)
La famille comme lieu privilégié du X sans X : parler sans parler, avouer sans avouer, taire sans taire, transmettre sans transmettre, etc…
Il y a trois histoires différentes, trois familles différentes, mais une seule démonstration. Il ne s’agit pas seulement de dire que dans une famille il y a du non-dit, du silence, du dissimulé, de l’intransmissible, de l’inavoué, etc. Cela, nous le savons tous, il s’agit d’aller plus loin et de dire : il y a de l’impossible. Admettons qu’ici on donne à l’impossible le nom : X sans X. Cela signifie que tout ce qu’on fait, on le fait sans le faire, tout ce qu’on dit, on le dit sans le dire, tout ce qu’on pense, on le pense sans le penser, tout ce dont on se souvient, on s’en rappelle sans s’en souvenir, tout ce qu’on dissimule, on le cache sans qu’il soit caché, tout ce qu’on désire suppose l’extinction du désir et tout ce qu’on n’ose pas dire, ce qu’on refoule est senti, perçu, deviné, manifesté en pleine lumière. La famille est le lieu de la plus grande ambivalence, de la plus grande tension aporétique. On croit que rien ne passe, et finalement ce qui passe est encore plus significatif, encore plus douloureux que le rien. Il n’arrive rien de très grave, rien qui corresponde à des mots trop forts comme violence, désamour, maltraitance, voire haine, et pourtant la violence, le désamour, la maltraitance, voire la haine, ne sont pas absents, ils ne sont qu’à peine filmés ou suggérés et n’en sont pas moins réels, ou pas plus, selon la logique du X sans X, et c’est cela qui nous pousse à fuir, à nous réfugier ailleurs, n’importe où, et même la troisième histoire faite pour nous rassurer, où des enfants reconnaissent qu’ils ne savent à peu près rien de leurs parents, continue à nous inquiéter.
Nous savons aussi que, dans les familles, il y a aussi (pas toujours mais parfois, quand même assez souvent) des liens d’affection, d’amour, d’attachement, voire d’admiration – et d’ailleurs la troisième histoire en est pleine. Mais cela n’efface pas le schème du X sans X : de l’affection sans affection, de l’amour sans amour, de l’attachement sans attachement, de l’admiration sans admiration, il y en a aussi quelque peu. C’est cela l’ambivalence, la tension aporétique. Quand des acteurs sont pris à contre-emploi comme Adam Drive ou Cate Blanchett, ces personnes aussi formidablement expressives transformées en statues rigides figées par l’étroitesse d’esprit, la gêne et le conformisme, on peut comprendre que nous sommes tous, dans ces situations, pris à contre-emploi. Le père de la première histoire interprété par Tom Waits joue un jeu étrange où il se présente à ses enfants sous une figure exactement inverse à ce qu’il est. Pourquoi agit-il ainsi, si ce n’est pour nous montrer à nous, spectateurs, que la famille est l’un des lieux privilégiés de l’inversion ? Et pourquoi la mère de la deuxième histoire, interprétée par Charlotte Rampling, tient-elle à dissimuler les livres qu’elle écrit, alors même que ses filles sont parfaitement au courant ? Les jumeaux de la troisième histoire se demandent ce qu’ils vont faire des meubles récupérés de l’appartement de leurs parents. Entassés dans un garde-meuble, ils savent qu’ils n’en feront rien, puisque même les papiers d’identité et le certificat de mariage sont des faux. Ce n’est pas du mobilier que ces parents qu’ils aimaient auraient voulu leur transmettre, mais quoi ? Ils n’ont toujours pas compris.
Jim Jarmusch explique qu’il n’a mis que deux semaines pour rédiger le scénario. Cela ne prouve pas que le film soit superficiel, au contraire, cela prouve que l’auteur était profondément habité par ce thème. Les cinq années précédentes passées sans tourner ont débouché sur cette focalisation peut-être inattendue. Il n’a pas eu à réfléchir, à trouver des liaisons artificielles, elles étaient toutes prêtes, elles se sont imposées d’elles-mêmes. Les trois histoires commencent par un trajet en voiture qui conduit des enfants déjà mûrs dans la maison de leurs parents. Chaque fois la maison est éloignée (dans le New Jersey, dans la banlieue de Dublin ou dans les rues de Paris), le trajet s’apparente à un retour vers le passé. Il réitère un deuil qui n’est pas celui d’un parent absent, mais de leur propre enfance. Il s’agit d’acter la séparation, la coupure irréversible, une fois pour toutes, entre ce qui leur reste de souvenirs et leur vie présente. Sans cette coupure, sans cette élimination, ils ne pourraient pas accepter ce qu’ils sont devenus. (Pour le réalisateur lui-même, le déplacement vers Dublin puis Paris peut apparaître comme une coupure, loin de sa base new-yorkaise, mais c’est pure spéculation). Jacques Derrida parlait de mal d’archive pour dire qu’on ne revient jamais vers le passé. Il n’en reste que des traces qui peuvent toujours être perdues, abandonnées. Rester collé à ces traces est dangereux – c’est ce qu’on appelle la mélancolie. Les personnages de Jarmusch résistent à cette pathologie par l’indifférence, le détachement. Si les parents d’antan ont disparu, si ceux qui survivent sont devenus des étrangers, alors on évite d’être importuné par le deuil, on peut continuer à vivre. Il faut que les photos-souvenirs soient irréelles, que les événements soient vécus comme des rêves ou des souvenirs-écrans à la manière des skaters vus au ralenti (la croisée d’une autre monde), d’une montre Rolex dont l’authenticité sera toujours douteuse, d’un oncle Bob dont le spectre ponctue les réussites de hasard.
Vivants ou morts, les parents sont perçus comme des livres émanant d’une autre époque, que chacun peut lire ou interpréter à sa guise. Si transmission il y a, elle n’est acceptable que réaménagée, si origine il y a, elle n’est reconnue que reconstruite (toujours le schème du X sans X). Mieux vaut s’inventer un passé que d’être débordé par l’affect, mieux vaut se protéger en privilégiant ce qui sera venu d’ailleurs, plus tard. Il faut réduire ce qu’il en reste, le refoulé, l’oublié, le dissimulé, à un ersatz de famille, à peine supportable, et seulement à condition de ne plus faire famille.