Le Camion (Marguerite Duras, 1977)

Regarde défiler le monde, les paroles blanches, incertaines, entre le froid du désert et la sécheresse de l’été, tu ne me portes pas, c’est fini

C’est le transport d’une femme d’apparence banale, d’âge moyen, petite, maigre, triste, en auto-stop. Le film se déroule entre l’apparition du grand camion bleu et sa disparition. Entre le chauffeur et la femme, une relation aurait pu s’instaurer, dit la narratrice (Marguerite Duras), mais elle restera à venir. Il s’agit plutôt d’un monologue entrecoupé de quelques murmures. Tout se passe entre un vide et un autre : d’un côté le froid du début du film, l’hiver nu, le ciel blanc, l’espace désertique, la violence de leurs regards face au vide devant eux, et d’un autre côté l’affirmation finale selon laquelle la carte des mots s’est obscurcie. On ne lit plus rien, on ne voit plus rien. Entre les deux la femme en appelle au regard du chauffeur pour qu’il prenne acte de la fin du monde. Regardez, dit-elle en montrant la mer, regardez la fin du monde, tout le temps, à chaque seconde, partout, ça s’étend, c’est mieux, c’était tellement difficile, tellement dur, tellement, c’est mieux comme ça, ça vaut mieux, ce n’était pas tellement la peine. D’elle, on ne sait rien d’autre que : déclassée, ou peut-être échappée d’un hopital psychiatrique. Son voyage est comme une vie : elle monte dans le camion, elle parle, on ne lui répond pas, elle descend. Leur monde est celui des routes et du paysage alentour, un paysage banal de la France des années 70, avec ses constructions inachevées, ses chantiers, ses logements industriels, ses entrepôts de béton, ses magasins aux marques criardes, un environnement qui pourrait être n’importe lequel, indifférent.

La relation entre la femme et le chauffeur est redoublée par une autre relation entre la narratrice et son interlocuteur, interprété par Gérard Depardieu. Le lieu est lui aussi indifférent : une table ronde dans ce qui pourrait être un pavillon de banlieue, à Neauphle-le-Château par exemple. C’est surtout elle qui parle. Elle lit un texte dont on devine qu’il est de sa composition (mais ce n’est pas absolument sûr), et lui aussi, comme le chauffeur, répond par des murmures, des non-réponses. Leur univers est celui de l’écrivain·e qui vit dans le même environnement, le même paysage que les passagers du camion, et dont on suppose qu’elle est affectée par le même sentiment de vide. Le camion est son texte. Il circule sous la forme d’un film limité dans le temps, où le spectateur monte, puis descend. Entre-temps c’est un monde qui s’est construit, un monde étroit, une simple cabine de camion où dort un autre chauffeur endormi, un voyage dont la durée est à la fois très courte (le temps du film : une heure quinze minutes) et très longue car c’est le parcours d’une vie, de toute une vie ou de n’importe quel vie, à l’issue de laquelle on se demande ce qui s’est passé, si on aura été fou. 

On pourrait s’arrêter là, sans les commentaires, les comparaisons avec d’autres films, les anecdotes (par exemple le fait que la script du film n’était autre qu’Isabelle Adjani), les digressions, les observations érudites sur la place du vide dans l’œuvre durassienne (une place qui dans ce film semble s’amplifier indéfiniment). On pourrait remarquer que le texte lu, souvent au conditionnel (Ce serait un film, c’aurait été une route, elle aurait traversé, etc…), ne se soumet à aucune contrainte, aucune autre obligation ce qui ce qui fait de lui l’exemple type de la narration inconditionnelle, l’écriture littéraire la plus libre, celle qui ne se soumet qu’à sa propre logique.

Mais cela ne suffit pas pour aller au bout de la signification du film. Il dit qu’à partir du vide, on peut fabriquer un monde, mais il dit aussi que si aucune relation ne se met en place entre les habitants de ce monde, si le chauffeur ne demande même pas qui elle est, alors, déjà, ce monde est fini. Il dit que si la femme n’est portée par personne, elle ne peut que descendre du camion avant l’accident (inéluctable). Il dit que l’indifférence du paysage, le sublime désert des terres émigrées, la sublime nudité des collines de la Beauce, ne peuvent peupler la solitude de la terre (ni d’ailleurs de celle du cosmos, de tous ces lieux où il n’y a rien). Il dit que la seule politique du monde, c’est d’aller à sa perte, que les connaissances considérables, la lecture et l’écriture, n’empêchent pas de mourir d’amour. Il dit qu’elle sait maintenant, depuis qu’elle est venue dans le camion, qu’il était vide. Il dit que le seul enfant qui pourrait naître s’appellerait Abraham – comme le patriarche, mais que les patriarches, comme Karl Marx, c’est fini. Il dit que rien n’arrête le vent, pas même les arbres, et qu’il faut quand même nommer le petit-fils de la femme, récemment né, Abraham, car il faut surveiller le vide. Il dit qu’il faut raconter sa vie, mais ne pas pleurer. Le film se termine sur le bruit d’un passage on ne sait pas de qui, de quoi, et puis cela cesse.

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Pierre Delain

Docteur en philosophie de l'ENS. Auteur du site www.idixa.net (Derridex). Pages Facebook spécialisées : Lire Derrida, l'oeuvre à venir; Cinéma en Déconstruction.

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