Cycle indien de Marguerite Duras : Son Nom de Venise dans Calcutta désert (1976)
D’un monde disparu, d’autres restes peuvent toujours survenir, ou des simulacres de restes ou de traces dont on invente la teneur pour porter témoignage
Le troisième film du cycle indien de Marguerite Duras, après La Femme du Gange (1974) et India Song (1975), ce n’est pas la fin du cycle, ce n’est pas son achèvement ni sa clôture, c’est son reste, sa restance – pour employer un mot inventé par Jacques Derrida. En reprenant une bande-son identique à celle d’India Song, associée à des images filmées quelques mois plus tard de l’ancien château en ruine des Rothschild à Boulogne-Billancourt où le film a été tourné entre mai et juillet 1974, Marguerite Duras nous fait sentir que l’histoire n’est pas terminée, qu’il y a encore autre chose, un reste que nous sommes incapables de décrire mais dont nous pouvons deviner l’existence en contemplant l’immeuble décati et en écoutant une deuxième (ou une troisième, ou une quatrième fois, etc.) la bande dissociée de son accompagnement visuel. Ce reste n’est ni vain, ni stérile, ni immobile, il travaille, ce sont des objets qui continuent à vieillir, à se transformer. Nous en découvrons d’autres aspects chaque fois que nous les regardons. Il en va ainsi du cycle dans son ensemble, qui ne se referme pas, comme en témoigne l’intense production de commentaires et d’analyses, un demi siècle après sa réalisation et sa présentation au festival de Cannes. Son Nom de Venise dans Calcutta désert joue sur un paradoxe : les personnages et les acteurs sont absents, et pourtant le film porte témoignage de leur existence, de leur substance, de leur passé. Ils étaient isolés les uns des autres, mais le simple fait de regarder le troisième film, de l’écouter, compose avec eux, a posteriori, une relation. On ne saura jamais tout sur la double trilogie de Marguerite Duras, ses trois livres et ses trois films. Elle n’a ni signification précise, ni centre, ni commencement, ni fin. Son Nom de Venise dans Calcutta désert montre qu’en répétant le même élément (la bande-son), on ne fait pas la même chose, mais quelque chose de plus.
Ce dernier opus, qui prend soin de ne surtout pas être le dernier, peut aussi être entendu comme réparation. C’est une façon de dire « Nous ne vous oublions pas », et en plus, au-delà de la mémoire, de manifester son attachement : « Vous êtes toujours présents à nous par vos noms, par vos conversations enregistrées, par le célèbre morceau de musique sur lequel vous avez dansé. Rassurez-vous, nous ne rompons pas l’alliance, nous ne la romprons jamais. » En réitérant India Song, Marguerite Duras nous incite, nous aussi, à la réitération. Ces personnages apparemment figés dans l’écrit avaient, dans le premier opus (La Femme du Gange) trouvé un moyen d’en sortir, un hôtel quasiment vide de Trouville-sur-Mer. Il nous appartient de faire de la bâtisse usée de Boulogne un autre moyen d’en sortir, un de plus, n’importe où, car les lieux n’ont pas d’importance. Il nous appartient de porter ces personnages qui n’ont jamais réussi à se porter entre eux, de les porter ailleurs, en-dehors de leur expatriation, sans trahir ni Venise (le lieu de naissance d’Anne-Marie Stretter née Guardi) ni Calcutta (le lieu d’arrivée de la mendiante vietnamienne ou cambodgienne qui trouvera peut-être, un jour, sa voie).