Demain et tous les autres jours (Noémie Lvovsky, 2017)

« Dans sa folie, ma mère m’a fait le plus beau des dons : l’exigence d’une responsabilité infinie ».

Mathilde Singer est une petite fille de neuf ans qui vit seule avec sa mère1 atteinte d’une douce folie qu’il faut gérer au jour le jour. Elle cultive une tendre complicité avec son père aimant2. Celui-ci n’a pas la garde de l’enfant pour des raisons obscures. Ils discutent souvent au téléphone. Il aime sa fille, bien sûr, et aussi l’épouse dont il est séparé. Il l’aime, mais il ne peut rien faire contre sa folie. Tout ce qu’il peut essayer de faire, c’est protéger la mère et la fille. 

Un jour, la mère de Mathilde lui offre une cage avec une petite chouette chevèche. D’une façon surnaturelle, la chouette prend la parole et devient la confidente de l’enfant qui est la seule à l’entendre. Armée d’une grande compassion pour sa mère et d’une maturité précoce, Mathilde échafaude des plans rocambolesques, avec l’aide de la chouette, pour faire coïncider la vie normale avec les situations improbables dans lesquelles la précipite sa mère.

Le nom de la petite fille est Mathilde Singer. Pourquoi Singer ? Est-ce la chouette qui lui chante le chant de l’amour ? C’est, comme on dit, un film, »fantastique », « magique ». Bien vivante, la chouette explique à la petite fille ce qu’elle doit faire. Pour cette gamine laissée à elle-même, ce don involontaire est un substitut parental, un surmoi, qui lui dit : Tu es responsable de ta mère. Peut-être la mère a-t-elle voulu offrir l’oiseau pour la poésie, mais le résultat est tout autre : se protéger elle-même en se faisant protéger par une voix qui parle à sa propre fille.

Le film est dédié à la mère de Noémie, Geneviève Lvovsky, déjà morte au moment du tournage. Dans un autre film, Bird People, de Pascale Ferran (2014), l’actrice qui interprète le rôle de Mathilde adulte, Anaïs Demoustier, se métamorphosait déjà en oiseau. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit d’explorer l’au-delà du souverain (au-delà de la loi, au-delà de l’au-delà). Pour autoriser la responsabilité de la fille, il faut l’irresponsabilité de la mère.

Le film tourne autour de la question du don. Au moment de Noël, la mère disparaît. La fille restée solitaire prépare le dîner et aussi les cadeaux pour sa mère. Mais la mère passe Noël seule dans un train. De colère, Mathilde, qui n’a reçu aucun cadeau (sauf la chouette), met le feu à l’appartement, puis éteint le feu (sous les ordres de la chouette). Elle est triste, mais jamais elle n’en veut à sa mère. « Ma mère est folle, et j’en suis responsable ». Sa mère lui a fait ce don sans nom, sans prix, la possibilité de la responsabilité inconditionnelle. 

Si la fête familiale de Noël est détestée par tellement de monde, c’est peut-être à cause de ce rapport au don. Les cadeaux qu’on se fait relèvent de l’échange, alors qu’il faudrait un tout autre genre de don. Or c’est ce genre de don, inconditionnel, sans échange et sans présence, qui est montré dans le film de Noémie Lvovsky. La mère de Noémie est morte, et celle de Mathilde est absente. Dans les deux cas, c’est de non-présence qu’il s’agit, une non-présence qui empêche l’échange compensatoire.

Quoi que fasse la mère, la fille et le mari sont responsables de cette personne qui, quoique folle, reste une personne plus que jamais, encore plus personne et singulière que toute autre. 

  1. Interprétée par la réalisatrice elle-même, Noémie Lvovsky. ↩︎
  2. Interprété par Mathieu Amalric. ↩︎
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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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