Pierrot le Fou (Jean-Luc Godard, 1965)

Un collage de phrases mortes qui ne promet rien, n’engage à rien, mais appelle l’adhésion

Il y a dans ce film comme dans Un été avec Monika (Ingmar Bergman, 1953), dont il est une sorte de remake ou décalque anamorphique, une dimension autobiographique. Le couple Karina – Belmondo rejoue sous forme de crise le couple Karina – Godard, qui avait déjà commis cinq films, mais ici Anna-Marianne perd sa fragilité, c’est une jeune femme ambiguë, aussi libre que manipulatrice. La vengeance ultime de Pierrot marque le mot FIN, qui est aussi celui de du couple Godard – Karina (même s’ils tournent ensuite encore deux films ensemble). Pas étonnant qu’il y ait autant de regards-caméra : il faut bien que le spectateur soit pris à témoin. Il y en a, si j’ai bien compté, sept. C’est d’abord Belmondo qui s’adresse au spectateur pour commenter l’attitude d’Anna Karina, puis c’est elle qui s’adresse directement au spectateur pour commenter son désir de s’amuser, etc. Ils ont chacun leur façon d’interpeller. Mais dans ce film clos sur lui-même malgré la multiplication des citations en tous genres, il n’y a pas d’identification possible pour le spectateur, pas de réponse aux interpellations des acteurs. C’est un film sans promesse, sans avenir, qui se termine par la mort des deux héros.

Ne pas adhérer, ce peut être une qualité. Le film ne colle pas : quelque chose cloche, ce qui laisse une certaine place au spectateur et l’empêche aussi d’adhérer vraiment au film. Sûrement l’un des buts recherchés : laisser au spectateur la liberté de croire ou de ne pas croire, de suivre ou de ne pas suivre. La question qui se pose, c’est de savoir si ça marche, s’il y a de la marche. La réponse est probablement positive : dans une certaine mesure, ça marche. On marche un peu dans l’histoire, il y a des pas. Quand au « pas au-delà », il se pourrait qu’il marche aussi quand on voit la postérité du film et sa popularité, en tous cas chez les cinéphiles et les critiques.

Dans ce film assez mortifère et thanatographique (puisque depuis le début, les deux personnages ne cessent de dire « Je suis mort »), les regards-caméra sont des appels désespérés à la vie (deux des chapitres sont intitulés « désespoir »1). Rien ne prouve que le spectateur adhérera à ces appels, et même au contraire, il y a de très fortes chances pour qu’il n’adhère pas. « Je suis mort » reste donc une citation, comme toutes les autres citations (très nombreuses). Il ne peut être sauvé comme énonciation performative que si le spectateur prend au sérieux ces regards-caméra. 

  1. V sur ce point le résumé du ciné-club de Caen, très bien fait. ↩︎
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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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