Carmen (Francesco Rosi, 1983), Prénom Carmen (Jean-Luc Godard, 1983)
Carmen (1875-1983) : D’un monde de désir à un film sans monde ni désir
On peut se demander pourquoi Godard a choisi Carmen comme thème du film qui suit Sauve qui peut… (la vie)(1980) et Passion (1982). Le fait que l’opéra de Bizet, créé en 1875, soit tombé dans le domaine public le 1er janvier 1979 avait déjà conduit trois réalisateurs, Francesco Rosi, Carlos Saura et Peter Brook, à lancer la production de trois films qui sortiront en même temps que celui de Godard, en 1983. Mais cela ne suffit pas pour expliquer son choix. Il fallait pour cela une raison forte, une obligation, une nécessité. Il pouvait penser qu’en revisitant l’histoire de Carmen, le récit pourrait résonner avec son inscription, à lui, dans l’époque, son parcours à ce moment-là. Les années 1960 et 1970 ont été vécues par une partie de sa génération et celle des boomers comme années désirantes, et l’opéra est souvent présenté, lui aussi, ou vécu, comme le récit même du désir. Ce sont des années qui, comme l’opéra, se terminent mal. Carmen meurt, tandis que les engagements politiques de Godard apparaissent pour ce qu’ils sont, des impasses. De là vient sans doute l’idée de proposer un anti-Carmen ou un post-Carmen prenant acte des impasses du désir. Car d’un bout à l’autre, la Carmen de Godard est triste. Elle ne porte ni joie de vivre, ni désir d’amour. La seule chose qui intéresse vraiment la jeune femme est l’argent. La Carmen de Bizet ou de Mérimée (1847) pratique la contrebande comme mode de vie. Pour se débarrasser des douaniers, elle pense à la séduction plutôt qu’au combat, tandis que les actions de la Carmen de Godard ressemblent plutôt au terrorisme de la bande à Baader ou aux brigades rouges. Entre 1875 et 1983, les rapports sociaux se sont durcis, radicalisés. Désormais la ruse est plus perverse que joyeuse, le meurtre est plus désespéré que passionnel. Godard semble faire son deuil de l’optimisme des débuts de la modernité, et aussi de la provocation qui, à l’époque, a déchaîné quelques critiques : « Il faudrait la bâillonner et mettre un terme à ses coups de hanche effrénés, en l’enfermant dans une camisole de force après l’avoir rafraîchie d’un pot à eau versée sur sa tête » (Le Siècle). Sa provocation à lui se situe à un autre niveau : des personnages vidés de tout monde concret, et aussi de tout désir.
Dans le film de Godard, Carmen (interprétée par Marutschka Detmers), Joseph (Jacques Bonnafé) et l’oncle Jean ou Jeannot (que le réalisateur incarne personnellement) semblent ne vivre nulle part, ou plus exactement : ne vivre que dans un film. Il n’y a pas de contexte, pas d’environnement, rien d’autre que la ferme volonté de Carmen, la voleuse, d’organiser des braquages à main armée – ce que jamais la Carmen de Bizet n’aurait voulu faire. On sait que, dans sa jeunesse, Godard avait l’habitude de dérober de temps en temps quelques objets ou quelques billets. C’est ce qu’il continue de faire avec ses citations de textes, de films ou de tableaux : il se les approprie, comme Impression soleil levant, tableau de Claude Monet de 1972-73, proche de la date de composition de l’opéra, dans un beau plan depuis l’appartement de Trouville (à la 42ème minute). L’oncle de Carmen réclame de l’argent pour tourner des films en échange du prêt de son appartement. Sa nièce lui en promet (de l’argent volé, bien sûr). Elle l’attire dans un piège qui est aussi un piège amoureux, puisque l’oncle reconnaît l’avoir désirée dans son enfance. Cet univers de papier mâché où les morts s’entassent sans y faire attention, c’est l’univers du cinéma qui remplace l’exotisme espagnol totalement évacué du film1. En supprimant le torero et en ajoutant ce personnage (l’oncle Jean) qui n’est autre que lui-même, Godard laisse entendre que puisque l’ancien monde, le monde de la modernité, est en voie d’épuisement, il appartient au cinéma de séduire Carmen. Elle se laisse faire en laissant voir sa touffe pubienne (sexe inactif, édulcoré, réduit à l’état de meuble), alors que la Carmen de Bizet laissait entendre son désir par sa voix. Nous vivons une époque où la beauté du chant est remplacée par l’organe sexuel et la beauté des paysages par la perfection technique2, ce qui explique sans doute que ce film soit considéré comme le centre de la dite trilogie du sublime (entre Passion et Je vous salue Marie) (personnellement, je ne trouve pas d’autre raison).
Georges Bizet avait eu l’intuition du commencement d’un monde, et Godard célèbre ses funérailles. On sait que l’opéra, dont la première a eu lieu le 3 mars 1875, a connu sa 33ème représentation exactement 3 mois plus tard, le 3 juin 1875. Au moment où Bizet, âgé de 36 ans, rendait l’âme, la mezzo soprano Célestine Galli-Marié tirait la 3ème carte, une dame de pique qui annonçait sa mort. Elle a dû quitter la scène à la suite d’un malaise, et affirmera plus tard qu’à cet instant, elle avait pressenti le dernier souffle de Georges Bizet. Pourquoi l’auteur, le compositeur, après Carmen et Don José, devait-il lui aussi mourir ? Le vieil oncle Jean, entraîné par sa nièce dans un forfait qu’il fait semblant de ne pas avoir voulu, se défile tranquillement. Il ne meurt pas, mais avec le film se terminent les années de plomb, qui sont aussi les années d’espoir ou d’aurore que Carmen appelle au moment de sa mort. Pour Godard, c’est à la fois la fin du monde (la fin du cinéma concurrencé par la télévision) et le retour à la normale. Dans son film, l’harmonie symbolisée par les quatuors de Beethoven fait retour, et les dernières images montrent la pulsion régulière et répétitive de la mer (cela semble simpliste, mais c’est Godard qui l’a décidé). Le rythme ternaire qui a emporté Bizet se retrouve dans ce tiers-personnage qu’est Claire, apprentie violoniste, interprétée par Myriem Roussel qui jouera le rôle de Marie dans le film suivant. Plus aucun personnage du film ne porte le nouveau, la révolution. Il était temps qu’ils disparaissent, comme Georges Bizet qui est devenu un mythe.
- Il aura fallu à Francesco Rosi Julia Migenes-Johnson, Placido Domingo et Ruggero Raimondi pour restituer ce monde, pas moins. Après la défection d’Isabelle Adjani, Godard ne pouvait que prendre le contre-pied. ↩︎
- Le directeur de la photographie Raoul Coutard utilise comme caméra une Aaton 35 mm spécialement fabriquée par Jean-Pierre Beauviala, avec une pellicule Kodak Eastmancolor, considérée à l’époque comme la meilleure possible. ↩︎