Bugonia (Yórgos Lánthimos, 2025)

Contre une double emprise mortifère, il n’y a pas d’autre antidote que la déconstuction

C’est un film sans personnage positif, où deux puissances tout aussi mortifères l’une que l’autre se confrontent pour aboutir à la fin définitive de l’humanité, de tous les humains, sans exception. Le jugement final est prononcé par l’impératrice des Alien – qui aura aussi été l’un de ces deux protagonistes. Venue de l’extérieur pour mettre à l’épreuve les humains, elle aura contribué activement à leur chute, avant de les condamner. « À notre avis, tout est terminé. Ils ont fait leur temps, et durant ce temps, ils ont mis en péril toute vie sur terre. Nous avons donc décidé que leur dernière heure était venue. » Étrangement, c’est le seul moment où ce personnage interprété par Emma Stone semble ému. Elle est presque en pleurs quand, d’un coup de pique, elle condamne tous les humains à la peine de mort – chacun en particulier, individuellement, et aussi tous ensemble. C’est l’une des bizarreries du film. L’actrice fétiche de Yorgos Lanthimos joue d’abord le rôle de Michelle Fuller1, présidente exécutive de la multinationale Auxolith qui vend des pesticides et prétend produire les produits pharmaceutiques qui guérissent les personnes contaminées. Sans doute est-elle la mieux placée pour juger de la perversité intrinsèque des humains : elle les aura dirigés et aura constaté leur médiocrité, leur impuissance, leur lâcheté. Le film multiplie les contradictions de ce type. Teddy Gantz2, le complotiste qui aura organisé son enlèvement, est fou, mais il a raison, Michelle Fuller est effectivement une Alien, comme il le proclame. Elle est effectivement chargée de constater la vénalité des humains – mais ce dont elle prend acte est exactement ce que Teddy veut dénoncer : la dépravation du capitalisme, la malignité des élites. Apiculteur à ses heures perdues, Teddy se croit seul à détenir la vérité, mais depuis le début, sa prisonnière est d’accord avec lui. C’est du délire, mais c’est vrai. Il voudrait sauver l’humanité en se débarrassant de ces Alien qui au fond partagent son opinion, mais en tirent d’autres conclusions. Dans cette confusion générale, il n’est pas nécessaire que l’observateur extérieur (l’Alien), seule instance porteuse du jugement dernier, soit neutre. Comme tout souverain, elle est habilitée à prendre une décision sans appel : Il faut en finir. Celle qui corrompt est aussi celle qui purifie. Dans cette histoire, les adversaires sont tous deux des pharmakon qui confondent le poison et l’antidote.

Le film est un remake de Save the Green Planet! du Coréen Jang Joon-hwan (2003). On peut supposer qu’Ari Aster, producteur du film de Lánthimos, a repéré ce film-là, qui était lui-même dérivé de Misery, film de Rob Reiner, 1990, adapté d’un roman de Stephen King (1987), pour ses ambivalences et son caractère hybride. Jang aurait du être le réalisateur, et finalement Lánthimos l’a remplacé. Teddy travaille comme magasinier dans l’entreprise. Sa mère Sandy est tombée dans le coma après avoir absorbé un produit Auxiolith. Faisant appel aux sources les plus marginales du web, il est persuadé que Michelle Fuller a été envoyée sur terre par des extraterrestres (les Andromédiens) pour s’emparer de la planète3. Il pense qu’elle peut les dissuader de ce projet en prenant contact avec un empereur qui se trouve quelque part à la verticale le jour d’une éclipse de lune, dans l’obscurité qui permettra de dissimuler leur venue. Quatre jours avant cette éclipse, il capture Michelle, l’enferme dans le sous-sol de sa maison, et tente de la persuader de faire une démarche auprès de ses congénères. Elle commence par refuser, expliquer qu’elle n’est qu’humaine, puis après avoir été torturée4, elle avoue qu’elle est vraiment une Alien. Nous, spectateurs, nous supposons qu’elle ment, mais nous apprendrons à la fin du film qu’il n’en est rien. Teddy est plus lucide que nous. Il se rend compte que l’impératrice, c’est elle, et d’ailleurs c’est elle qui décidera de la fin express de l’espèce humaine.

Le film montre qu’on peut transformer ce scénario passablement vaseux, cette farce loufoque en une sorte de fable, voire en essai-fiction, en support d’un argumentaire théorique qui montre que des forces apparemment opposées sont complices du mouvement en cours, l’anéantissement de l’humain. Dérivé de βους (bous), « bœuf » et de γονία (gonia), « naissance, génération », le mot bugonia se réfère à un rite grec dans lequel des abeilles naissent spontanément d’un bœuf en décomposition5. Le bœuf en décomposition, ici, c’est l’humanité, et les abeilles sont les belligérants qui butinent l’animal et n’en tirent pas un pollen, mais un poison. Tandis que Sandy Gatz, la mère de Teddy, agonise dans les hôpitaux de l’entreprise Auxolith, Michelle réussit à persuader Teddy d’infiltrer dans son sang un produit qui n’est pas un antidote, mais de l’antigel. Sandy est la première à mourir, avant Don par suicide et Teddy, meurtrier en série d’Andromédiens imaginaires, tombé dans le piège que lui tendait Michelle. La seconde victime de cette histoire est évidemment la vérité, qui varie selon les moments et les circonstances. La troisième est la bonne volonté des extraterrestres, ces créatures quasi divines porteuses de la paix et des droits de l’homme, qui auraient bien aimé guérir les hommes. Que leur impératrice elle-même soit venue en mission n’aura rien résolu. La quatrième est la chevelure d’Emma Stone, sacrifiée par Teddy, qui avait deviné qu’elle cachait des fibres communicantes. La cinquième est la distinction entre complotisme paranoïaque et capitalisme technocratique, dont nous savons depuis le second mandat de Trump qu’elle n’existe pas. La sixième est la rationalité : Michelle bascule rapidement d’un discours exemplairement logique à un acte punitif de pur jugement de valeur, d’un souci de convaincre à une exécution radicale.

Dans les années 2020, une série de films donne à voir l’Amérique en perdition : Civil War (Alex Garland, 2024), Eddington (Ari Aster, 2025), Une Bataille après l’Autre (Paul Thomas Anderson, 2025), Anora (Sean Baker, 2024), The Sweet East (Sean Price Williams, 2023), LaRoy (Shane Atkinson, 2023), etc. Parfois obscurs, ces films ont comme point commun la déconstruction des distinctions les plus rassurantes de la pensée américano-européenne, telle qu’elle a été héritée des siècles précédents. L’initiative ne vient ni des films, ni des réalisateurs, ni des producteurs, car ce n’est pas l’absurdité woke qui déclenche la déconstruction, c’est au contraire le dévoiement en cours du logocentrisme qui déclenche la perte de repères, la production de récits déjantés qui arrivent à peine à la cheville du réel. 

  1. Etrangement homonyme de Michelle Obama, à côté de laquelle elle pose. ↩︎
  2. Interprété par Jesse Plemons. ↩︎
  3. Cette thèse est sérieusement défendue par certains partisans de Trump, les « reptiliens », avec cette différence qu’ils sont supposés venir de la constellation du Dragon, et non pas d’Andromède. ↩︎
  4. Sans aucun lien avec le sexe, car Teddy a pris la précaution de se castrer chimiquement. ↩︎
  5. Mentionné par Virgile dans les Géorgiques, ce rituel commençait par le sacrifice d’une vache. On pensait que la viande pourrie favorisait la multiplication des abeilles. ↩︎
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Pierre Delain

Docteur en philosophie de l'ENS. Auteur du site www.idixa.net (Derridex). Pages Facebook spécialisées : Lire Derrida, l'oeuvre à venir; Cinéma en Déconstruction.

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