Cycle indien de Marguerite Duras : India Song (1975)

Des corps que, faute de monde, le désir ne parvient pas à soutenir

C’est un film qu’on peut difficilement voir et dont on peut à peine proposer une interprétation si l’on n’a pas lu les textes et vu les autres films qui l’entourent, en l’occurrence, pour les textes, Le Ravissement de Lol V. Stein (1964) et Le Vice-Consul (publié en 1966, écrit la même année que Le Ravissement de Lol V. Stein, probablement 1963-64), et pour les films La Femme du Gange (sorti en 1974, juste après le texte en 1973) et Son Nom de Venise dans Calcutta Désert (1976). Si l’on ne tient pas compte de l’ensemble, on perd le sens de l’un ou de l’autre. Ils tournent autour de plusieurs personnes qui dès le départ sont mourantes : la mendiante de Savannakhet, la femme de l’ambassadeur de France à Calcutta Anne-Marie Stretter, le Vice-Consul de Lahore dont, dans l’un des livres, le nom est révélé, Jean-Marc de H., auxquels il faudrait ajouter les amies d’enfance Lol V. Stein et Tatiana Karl qui se croisent à nouveau toutes deux, au bout de dix ans, dans la ville de S. Tahla où elles étaient collégiennes, ces doubles imaginés, écrits, rêvés, de l’auteure Marguerite Duras. Par le biais de Michael Richardson, l’amoureux de Lol V. Stein dépossédée par Anne-Marie Stretter, le fantôme de Lol et Tatiana hante le salon de l’ambassade où une réception est organisée. Dans ce texte-théâtre-film qu’est India Song, le cœur de l’action est un corps féminin, celui d’Anne-Marie Stretter incarnée par Delphine Seyrig, corps prolongé par un refrain obsédant composé par Carlos d’Alessio, devenu inséparable du film bien avant qu’il n’ait été interprété par Jeanne Moreau, et inséparable de la triste fin d’Anne-Marie Stretter, la reine, la souveraine, seule de tous ces personnages à mettre fin à ses jours.

Ces personnes expatriées parlent, discutent, échangent, commentent les dernières nouvelles, mais dans la chaleur de Calcutta, on peut dire que ce sont avant tout des corps, corps blancs d’Européens qui se croisent, qui boivent, qui s’habillent et aussi qui dansent. Ce n’est pas un hasard si le personnage principal autour duquel tout le récit se déploie est interprété par Delphine Seyrig, l’actrice qui, la même année, 1975, joue dans le film de Chantal Akerman Jeanne Dielman, 183 rue du Commerce, 1080 Bruxelles, la même actrice qui, l’année suivante, en 1976, contribuera aux films de Carole Roussopoulos Maso et Miso vont en bateauSois belle et tais-toi, et aussi à la lecture du SCUM Manifesto, ouvrage féministe de Valerie Solamas publié en 1967. Dans India Song les femmes ne sont jamais instrumentalisées par les hommes, au contraire, ce sont les hommes qui se succèdent auprès de la femme de l’ambassadeur qui, sans se cacher, multiplie les amants : Michael Richardson1 donc, et aussi peut-être George Crawn2, qui se présente comme un ami de la famille, un jeune invité3 et éventuellement l’attaché d’ambassade d’Autriche4, sans compter le Vice-consul de Lahore5 qui est un cas à part, avec lesquels elle danse, successivement, en présence de son mari, sans que cela ne gène personne, car elle ne semble même pas cacher ses multiples liaisons. Cela conduit à la thèse que je voudrais défendre à propos de ce film : l’épuisement d’un monde auquel nous assistons, ce n’est pas seulement l’affaissement du monde colonial des années 1930, c’est l’affaissement de toutes les dimensions du pouvoir occidental et traditionnel, de toutes les puissances masculines et aussi de la pensée qui leur est associée, la raison, le logos. Comme l’explique Marguerite Duras dans son introduction à India Song, s’agissant des voix off : 

« Contrairement aux voix d’hommes 3 et 4 qui interviennent à la fin du récit, les voix 1 et 2 sont des voix de femmes atteintes de folie. Leur douceur est pernicieuse. La mémoire qu’elles ont de l’histoire d’amour est illogique, anarchique. Elles délirent la plupart du temps. Leur délire est à la fois calme et brûlant. La voix 1 se brûle à l’histoire d’Anne-Marie Stretter. Et la voix 2 se brûle à sa passion pour la voix 1 ».

Tous les invités, dans cette histoire, dansent autour d’un désir féminin énigmatique, dont on devine qu’il n’est pas seulement déconcertant, mais menaçant, mortifère. Dès son arrivée dans l’ambassade, le Vice-consul de Lahore tombe amoureux d’Anne-Marie Stretter dont il n’a jamais été et ne sera jamais l’amant. Tout le monde se méfie de lui, il n’a rien de séduisant et pourtant Anne-Marie accepte de danser avec lui, d’échanger quelques mots. Cette complicité fait apparaitre un point commun : ils sont tous deux des exceptions, tous deux étrangers au monde dont ils sont pourtant un élément, une pièce. La Vice-consul de Lahore (là/hors, horla) est un criminel qui a assassiné des lépreux, et l’histoire de la femme de l’ambassadeur est jonchée de morts, y compris son premier amoureux dont Marguerite Duras ne parle pas dans le film et Lol V. Stein, qui s’est fait ravir son fiancé au casino municipal de T. Beach. Nous sommes les mêmes lui-dit le Vice-consul, nous n’avons rien à nous dire. La proximité/rupture avec Anne-Marie lui est insupportable, il s’en va en hurlant, un cri sauvage, indigne, inimaginable. Ce personnage infréquentable sera le seul qui l’accompagnera jusqu’au bout dans la Résidence de France, avant qu’elle ne disparaisse dans la mer. Elle sera enterrée dit-on, dans le cimetière anglais de Calcutta. À la question qu’on ne peut s’empêcher de poser : mais qu’arrive-t-il après que le personnage principal se soit noyé ? Marguerite Duras répond par un autre film, Son Nom de Venise dans Calcutta Désert, où plus personne n’habite la résidence, sauf deux figures féminines dont le mouvement s’est arrêté. Il faut se rendre à l’évidence : après cette scène, il n’y aura plus rien. Ce monde n’est pas seulement suspendu dans l’air chaud des Indes, il n’a pas d’avenir. 

Voici le point où je voudrais en venir : le cycle indien de Marguerite Duras montre que quand plus personne ne porte autrui, alors le monde s’efface, il n’y a plus de monde. Les personnages du cycle sont indépendants les uns des autres. Absolument solitaires, ils n’ont entre eux aucun lien qui puisse les soutenir. Même leurs paroles ne sont pas vraiment échangées, elles viennent d’un autre monde. Nul ne peut survivre dans ce qui n’est même pas un milieu, un environnement. Dès lors que nul ne te porte, que rien ne te soutient, ni la société, ni la pensée, ni l’éthique, ni la danse, ni même la musique, malgré son insistance émotionnelle6, ni rien d’autre, alors tu n’es plus vraiment un vivant, tu es déjà mourant (même si tu ne meurs pas, car seule Anne-Marie Strettner va effectivement mourir). Une vie qui ne fait pas monde n’est plus une vie. Ce n’est pas seulement une désagrégation du lien social, c’est une lente dissociation sensuelle de l’être, associée dans le film à un délabrement de la narration, une dissociation de l’image et du son, une musique venue d’un autre continent, l’enchevêtrement des lieux, etc.. Plus rien ne vient restaurer la teneur de ce qui s’écarte.

Marguerite Duras a vécu son enfance en Indochine et maîtrise la langue du Vietnam. Revenue définitivement en métropole, en 1933, après ses 20 ans, elle n’a jamais cessé de faire son deuil d’un passé transformé, réécrit, ré-imaginé. Il aura fallu que, elle, elle porte le passé disparu – par le texte, le théâtre, le cinéma, la musique dont elle n’a pas été la compositrice, mais l’initiatrice. Achevé, le film restaure un certain lien, sans qu’on puisse vraiment dire avec qui ni avec quoi. Il fait sens sans figer aucune signification. Il invite au commentaire, à l’explication – une injonction à laquelle, moi-même, je me suis senti tenu d’obéir. Sans concession aucune, entre un passé déliquescent et un avenir liquide, elle n’ouvre que sur l’incertitude. 

  1. Interprété par Claude Mann. ↩︎
  2. Interprété par Vernon Dobtchieff. ↩︎
  3. Interprété par Didier Flamand. ↩︎
  4. Interprété par Mathieu Carrière. ↩︎
  5. Interprété par Michael Lonsdale. ↩︎
  6. Cet ensemble, qui d’habitude nous lie, c’est ce que dans un affreux langage derridien je nomme le phal-logo-centrisme, alliance du logos et du phallus. ↩︎
Vues : 6

Pierre Delain

Docteur en philosophie de l'ENS. Auteur du site www.idixa.net (Derridex). Pages Facebook spécialisées : Lire Derrida, l'oeuvre à venir; Cinéma en Déconstruction.

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