Marty Supreme (Josh Safdie, 2025)

Il n’est d’exception, même méprisée, même en échec, même réduite à sa farce burlesque, que par franche affirmation de sa souveraineté

Marty Mauser, interprété par Timothée Chalamet, se présente dès la première minute du film comme exceptionnel. Il est si bon vendeur dans le magasin de chaussures de son oncle Murray que celui-ci tient à le nommer manager, au détriment de son propre fils, sans qu’il n’ait jamais rien demandé. Quand sa petite amie Rachel se présente dans le magasin, ils s’entendent immédiatement tous les deux pour mentir. Cette dimension du mensonge occupe une place centrale dans le film. C’est le meilleur moyen pour aller faire l’amour en cachette dans les réserves – car Rachel est mariée, une dissimulation supplémentaire. Ce couple ne respecte aucune règle. Ils sont prêts à toutes les combines pour arriver à leurs fins, et d’ailleurs c’est leur point commun, la raison de leur amour (car il faut bien qu’il y ait une raison quelque part). Il n’y a pas de règle sauf une : soutenir l’ambition de Marty dans son sport, le tennis de table. Cette règle, ils se la sont donnée à eux-mêmes. C’est une évidence pour Marty, un axiome, et si Rachel ne le suivait pas sur ce point, il n’aurait aucune sympathie pour elle. Bien évidemment, tout cela est critiqué par la famille. Rebecca, la mère de Marty, préférerait le voir prendre la place de son père absent dans le magasin de chaussures, mais Marty est indifférent à la tradition familiale et à la généalogie – il le restera jusqu’à la naissance de son fils (car aucun film américain à prétentions blockbusteriennes ne peut se passer d’une dernière image larmoyante où le héros perd son contrôle et décompense, n’oublions pas que le film a coûté 70 M$). En créant un foyer, Marty revient du côté du bien, de la norme. Entre-temps, il n’aura jamais lésiné pour rejoindre la première place : celle du roi, empereur du ping-pong, celle du gamin irresponsable qui ne cède pas sur son désir. Il aura effacé toutes les institutions qui se dressent sur sa route : l’oncle qui le paie, l’association sportive qui craint ses dérapages, le chef d’entreprise qui veut se servir de son talent. Ce n’est pas la réussite ou l’échec final qui compte, c’est son statut de souverain, d’exception, réaffirmé en toutes circonstances.

Marty Reisman (1930-2012), dont l’autobiographie de 1974 est utilisée pour construire le personnage fictif de Marty Supreme, était un grand champion, mais il n’était pas exceptionnel dans le sens où le film le met en scène. Il a gagné 4 médailles de bronze aux championnats du monde, ce qui n’est pas rien. Il n’a pas été élevé par sa mère, mais par son père. Il a effectivement combattu en 1952 contre le champion japonais Hiroji Satoh (nommé Koto Endo dans le film), mais celui-ci n’était pas sourd, c’est l’acteur qui joue ce rôle en 2025 (Koto Kowaguchi) qui est sourd-muet. On ne sait pas s’il a eu beaucoup d’aventures, mais il s’est marié tout à fait normalement en 1958. Il était connu pour sa maigreur justifiant son surnom (l’Aiguille), ses baskets rouges et son chapeau en feutre. Il a gagné 22 tournois entre 1946 et 2002 et n’hésitait pas à jouer en public contre un phoque ou s’exhiber avec un poêle à frire en guise de raquette1 si ça lui rapportait un peu d’argent. Peut-être même lui est-il arrivé d’escroquer quelques amateurs dans des systèmes de paris2 – c’était assez courant à cette époque dans le milieu. Il a même tenté de détourner l’argent de la English Table Tennis Association, ce qui lui a coûté assez cher (une suspension définitive – mais seulement pour l’Angleterre). Mais tout cela n’en fait pas une exception dans le même sens que le personnage de fiction. 

La singularité de Marty Mauser ne réside pas dans son ambition, sa confiance en soi, son rêve de réussite individuelle ou son rejet du petit monde marchand du Lower East Side de Manhattan. Ces espoirs sont partagés par d’innombrables Américains (et pas seulement). Ce n’est pas quelqu’un qui emprunte des chemins prévus pour la société pour réussir, par exemple une banque pour devenir financier (comme Jeffrey Epstein) ou un gymnase pour s’entraîner (comme tout sportif qui se respecte), c’est quelqu’un qui déclenche des catastrophes, des réactions en chaîne pour résoudre chacun des problèmes qui se posent à lui : un plafond qui s’effondre, un chien qui s’échappe, la revanche d’un gangster incarné par Abel Ferrara (il fallait y penser), un incendie sur une route, l’épouse d’un riche homme d’affaires obligée de soudoyer un policier pour se tirer d’affaire, son amie d’enfance engrossée, etc. Il ne s’approprie pas les règles, il les ignore, comme Buster Keaton dans Le Cameraman (1928)3. Au-delà du procédé comique, le burlesque marque l’épuisement du fonctionnement usuel du monde, le triomphe d’un chaos auquel seul le héros peut donner un sens. Marty n’est pas seul à mentir, tout le monde ment autour de lui : sa mère qui prétend être malade, son oncle qui fait venir un policier pour le menacer, son adversaire qui change de raquette, le gangster qui essaie de le rouler, etc. Dans ce monde « hors de ses gonds » (comme celui d’Hamlet), qui ne tient plus droit, il est le seul à avoir un but. Qu’il réussisse ou qu’il échoue, sa souveraineté dévalorise tout ce qui l’entoure. Il faut cette fiction pour mettre en valeur l’exception.

On peut comparer l’extraordinaire odyssée de Marty Supreme avec le formidable succès de Timothée Chalamet devenu, à l’âge de 30 ans, pour le dixième de ses films, une grande vedette. La formidable campagne de promotion à laquelle il s’est livré, avec vente de blousons et pléthore de balles orange, démontre une ambition au moins égale à celle de son personnage. Né en 1995, il est parti pour tirer le meilleur parti du chaos d’un 21ème siècle déjà largement entamé – avec un président qui ne lui cède en rien pour le burlesque. Ce que nous dit peut-être le film, c’est que : À cela, on ne peut répondre que par l’exception. Le film commence par une scène d’amour, sorte de scène primitive, et se termine par la présentation d’un nouveau-né. Dans le générique, une mer de spermatozoïdes se précipite vers l’ovule qu’un seul réussira à féconder. On peut penser que Timothée Chalamet, qui passait ses vacances à Chambon-sur-Lignon (le village des Justes), réussira dans sa course à l’enrichissement – mais cela n’est pas si exceptionnel car d’autres acteurs l’ont fait avant lui (dont Robert De Niro en 1973 avec Mean Streets, qui pourrait être son modèle). Timothée Chalamet ne brise aucune règle, il les accomplit toutes. Le Marty Mauser de Joshua Safdie n’a pas cette chance. Conformément à son modèle à lui (Marty Reisman), il ne s’enrichira jamais, et finira peut-être dans un magasin de chaussures. Il se pourrait que la seule réponse digne, l’espoir d’une nouvelle naissance passablement ambiguë, puisqu’elle est aussi un retour en arrière, passe par l’affirmation souveraine d’une nouvelle exigence.

  1. Faux matchs en première partie des Harlem Globetrotters. ↩︎
  2. Dans son autobiographie intitulé « The Confessions of America’s Greatest Table Tennis Champion and Hustler », il se dit lui-même « hustler », c’est-à-dire un magouilleur, un arnaqueur. ↩︎
  3. Une histoire absurde qui finit elle aussi par la réunion d’un couple.  ↩︎
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Pierre Delain

Docteur en philosophie de l'ENS. Auteur du site www.idixa.net (Derridex). Pages Facebook spécialisées : Lire Derrida, l'oeuvre à venir; Cinéma en Déconstruction.

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