If I had Legs I’d Kick You (Mary Bronstein, 2025)
Quand tous les appuis s’effondrent, extérieurs et intérieurs, la survie dépend de la persistance d’un lien, fut-il le plus fragile, le plus improbable
C’est une psychologue nommée Linda, interprétée par Rose Byrne, dont la fille est atteinte d’une maladie indéterminée qui ressemble à de l’anorexie, puisque l’enjeu est de la faire grossir par l’intermédiaire d’un tube qui aboutit quelque part dans l’estomac ou les intestins, mais ce n’est pas de l’anorexie ordinaire car le tube est beaucoup trop long (on s’en aperçoit lorsque Linda le retire, vers la fin du film), ce qui fait penser qu’une autre maladie gastro-intestinale ou psychosomatique est en cause, mais on ne sait pas laquelle. En tout cas la fille est assez insupportable car elle harcèle sa mère avec toute sortes de demandes, plus absurdes et dérisoires les unes que les autres, par exemple d’avoir un hamster à la maison ou de retirer tout le fromage d’une pizza. Cette fille absorbe toute l’énergie de Linda. Tant que le tube est en place elle ne peut pas aller à l’école, ce qui oblige la mère à la surveiller ou la faire surveiller non seulement la nuit (quand elle est alimentée par une machine), mais aussi le jour. Le programme prévoit que la mère participe à un groupe de parole pendant toute la période de cure, ce qui a tendance à l’exaspérer, car en tant que psychologue professionnelle elle croit savoir ce qu’il faut faire, et parce que ses propres patients exigent d’elles une attention qu’elle n’est plus capable de leur accorder. Faute d’information plus précise sur la maladie, on peut considérer ce tube comme une sorte de cordon ombilical par lequel la fille continue à se nourrir de la mère en lui dévorant son temps, tandis que la mère rêve de couper le cordon, un désir qui la culpabilise mais qu’elle aura quand même le courage d’accomplir. Pour donner une idée de la tension que la pauvre Linda doit subir, il faut ajouter que Charles, son mari commandant de bord dans la marine, est en voyage professionnel pour 8 semaines (juste au moment où sa fille doit subir la cure du tube) et que le plafond de l’appartement familial s’est écroulé à la suite d’une inondation. Linda vit entre deux trous, celui dans le ventre de sa fille dont elle n’ose pas interrompre le traitement, et celui du plafond que son propriétaire a promis de faire réparer mais qui reste en l’état, ce qui l’oblige à aller vivre dans un motel minable où elle est persécutée par Diana, une petite réceptionniste en habits gothiques, et James, le jeune responsable de l’hôtel qui prétend l’aider en lui procurant des drogues mais ne fait que lui poser des problèmes.
Pendant presque tout le film, les visages de Charles et de sa fille (dont on ne connaitra jamais le prénom) restent hors champ, tandis que défilent tous les autres visages dont Linda sait qu’ils ne lui apporteront jamais aucune aide : ses patients, son superviseur dans l’institution où elle travaille, étrangement nommée Center for Psychological Arts, ses voisins, le gardien du parking de l’institution où sa fille est soignée, ainsi que la médecin chef qui la persécute en exigeant d’elle un comportement impeccable, interprétée par Mary Bronstein, la réalisatrice, celle qui exige de l’actrice Rose Byrne une tension presque intenable. Pendant ce temps le corps de la fille montré à l’écran par fragments est une constante obsession, qui ne cesse de revenir sans aucun espoir de maîtrise. Comment résister à la conjonction entre une fille malade, un mari absent passablement agressif, un monde inhabitable, des patients intrusifs et un superviseur indifférent ? Poussée par la nécessité, Linda tente quelques pistes. Elle se confie à son superviseur, lui demande conseil avec insistance, jusqu’au moment où il décide de se retirer complètement car leur relation, selon lui, est devenue pathogène. Elle fait venir James dans son appartement, qui tombe dans le trou et se casse une jambe. Elle cède et achète un hamster pour sa fille, lequel est écrasé par une voiture. Elle conduit Charles au motel pour qu’il retrouve sa fille, mais il est choqué de voir James et l’engueule. Finalement elle s’enfuit en courant sur la plage de Montauk et tente un suicide par noyade. Au réveil, c’est enfin le visage de sa fille qui se présente à elle pour lui dire que « tout ira mieux ».
C’est une banalité de dire que les femmes sont les victimes privilégiées de l’effondrement en cours. Il y a bien sûr la défaillance des hommes, de tous les hommes, du patriarcat en général, évidente dans le cas particulier. Il y a la défaillance du lien maternel. Pourquoi est-ce que je devrais m’occuper de cette petite fille détestable ? se demande Linda. Elle n’a ni réponse, ni échappatoire. Il y a la défaillance de ce qui faisait son métier, la psychologie – ses patients lui semblent aussi vindicatifs que sa fille, ses connaissances et son expérience ne lui sont d’aucun secours. Il y a la défaillance de la société : personne pour réparer le plafond (sauf Charles, mais c’est trop tard), personne pour soigner sa fille, personne pour l’aider dans cette situation extrême. Il y a la défaillance de toute logique, de toute rationalité. Le film met en scène une accumulation invraisemblable et charge une seule et unique personne de la baliser, de la gérer. Il combine une situation impossible pour démontrer l’impossibilité de la diriger. Pendant la quasi-totalité du film, on voit le visage de Linda, on perçoit sa respiration, on entend ses cris, tandis qu’au contraire, pour ses interlocuteurs, tout se passe comme si son visage était invisible, ses hurlements inaudibles. C’est elle le principal personnage, mais tout se passe comme si sa subjectivité était effacée, comme si ce monde trop individualiste était aussi la pure négation de son vécu, de sa singularité. Existe-t-elle encore à la fin du film ? Elle n’a plus assez de jambes pour donner des coups de pied, pas de mot pour dire sa solitude.
Le film se termine sur le visage souriant de la petite fille. Rejetée par les vagues, Linda est sur le point de perdre haleine quand sa fille l’appelle : « Maman, maman! Maman, je suis là. Maman, s’il te plait! » Le visage de la mère s’efface tandis qu’on entend la fille chanter une berceuse à son oreille : « Sit beside the breakfast table. Think about your troubles. Pour yourself a cup of tea. Then think about the bubbles » Puis enfin, la petite montre son visage. « I’ll be better, I promise. I’ll be better » dit la mère (double sens : « Je ferai mieux, je serai meilleure », et « Je vais aller mieux »). C’est encore la mère qui s’excuse auprès de sa fille. Il ne fallait pas que le film se termine sur une note négative, il fallait qu’il revienne à l’affection, la vraie maternité. Il aura fallu aller au fond de l’impasse, jusqu’à la tentative de suicide, pour revenir à ce geste rassurant, classique. Entre-temps le film aura renvoyé à un certain état de la société au moment de sa sortie1. Le paradoxe de Linda, c’est que pour se protéger de la défaillance généralisée du monde, le seul appui qu’elle aura reçu est celui de sa fille.
- Première mondiale à Sundance le 24 janvier 2025, sortie en salle aux USA en octobre 2025. Certes le film a été tourné en août-septembre 2023, avant l’élection de Trump, mais ces dates sont significatives. ↩︎