Cycle indien de Marguerite Duras : La Femme du Gange (1974)

Les mourants sans monde, on ne peut pas les porter, on ne peut que les garder

Il faut se rappeler que ce film est le premier du cycle dit indien de Marguerite Duras, qui comprend aussi India Song (1975), et Son Nom de Venise dans Calcutta désert (1976). Certes il vient plusieurs années après les livres Le Ravissement de Lol V. Stein et Le Vice-Consul, tous deux écrits vers 1963-64 – bien que le premier ait été publié en 1964 et le second en 1966 (c’est Marguerite Duras elle-même qui affirme dans une interview qu’ils ont été écrits la même année). Le texte de théâtre India Song a été écrit à la demande de Peter Hall en août 1972. Au moment du tournage de La femme du Gange, du 14 au 26 novembre 1972 à Trouville-sur-Mer, l’ensemble du récit était clairement développé dans l’esprit de l’auteure, et déjà rédigé dans les textes. Le tournage du film India Song a eu lieu du 13 mai 1974 à juillet 1974, et les prises de vue pour Son nom de Venise dans Calcutta désertdatent probablement de l’année 1975, avant sa sortie le 2 juin 1976. La Femme du Gange étant située 17 ans après la scène du T. Beach, elle n’est pas postérieure à India Song, mais se situe dans le même temps logique. Le Voyageur, personnage principal incarné par Dionys Mascolo en prolongement de tous les Michael Richardson (une sorte de concept masculin, pas un homme véritable), ancien amour de Lol V. Stein et amant de Anne-Marie Stetter (et aussi compagnon de Marguerite Duras au moment du tournage), revient sur les lieux du bal de T. Beach où il avait trahi la première et séduit la seconde, avant que celle-ci ne se marie avec l’ambassadeur de France à Calcutta. Il s’agit d’une sorte de bilan, de jugement distancé en plein cœur du cycle, où l’homme accomplit le premier pas (l’homme en général, dans une perspective plus métaphysique que narrative). Le film ne conclut pas la trilogie cinématographique mais l’inaugure, pour bien marquer que le point de départ, qui n’est pas un point d’origine, n’est que souvenir, mémorisation anachronique (anarchive au sens de Jacques Derrida). Le titre du film, La Femme du Gange, renvoie à l’absence de toutes les femmes, les deux déjà mentionnées + la mendiante de Savannaketh + les autres, ce qui tendrait à prouver que l’épouse du Voyageur, une mère de famille qui passe dans le film, avec les enfants, sans être vue, n’est pas exactement une femme dans le sens où l’entend Marguerite Duras. Nécessairement absente, la Femme du Gange (la femme dans sa vérité) habite le hors-champ.

Ma thèse est simple : les personnages de ce film sont là pour garder une place vide, celle de la Femme du Gange, et non pas pour porter une personne concrète, qu’elle se nomme Anne-Marie Stretter, Lol V. Stein ou la mendiante de Savannaketh. La conséquence est grave, terrible : il n’y a plus de monde où vivre. Ce n’est pas un hasard si le nom déclaré de cette Femme, son nom de jeune fille italienne, vénitienne, est Anna-Maria Guardi. Le voyageur arrive avec sa valise pour revoir, après tant d’années, un lieu : S. Thala (on peut donner ce nom à n’importe quel lieu). Ils sont quatre à l’observer, deux hommes et deux femmes habillées de noir. Il s’installe à la fenêtre, au balcon, il regarde la mer, la plage vide, désertique. Dès le départ, la voix off mentionne l’envie de mourir. D’où vient cette envie ? Qu’auraient-ils fait, les uns et les autres, pour mériter la peine de mort ? Après la détresse de Lol V. Stein et la disparition d’Anne-Marie Stretter, le Voyageur a eu deux enfants, mais le désir impossible, terrible, entier, mortel, venu des femmes (car il n’a pas de désir propre, tous ses désirs vient d’elles), ne l’a pas quitté. Son envie de se tuer n’a pas disparu. Les enfants n’auront jamais été suffisants pour le porter dans ce monde. On ne guérit pas de l’autre mémoire, celle du bal, du champ de seigle, de cet air-là qu’on continue à chantonner, à susurrer. Ne venez pas. Ne regrettez rien. Je reste à S. Thala. Toujours. Toujours là écrit-il. Il erre dans les espaces vides, accompagné par ces voix féminines qui ont peur, par ces femmes en noir, ces souvenirs qui ne le lâchent pas. De n’importe quel passé, de n’importe quel amour, je me souviens, mais on ne connait pas Michael Richardson, on ne le reconnait pas, il est inconnaissable, comme la Femme du Gange. 

Et puis soudain c’est une sirène qui hurle, il y a quelque part un incendie, un événement. Lequel ? La réitération du cri de Lol lors du bal, de celui du Vice-consul de Lahore, des cris qui ne veulent rien dire, rien. Une femme supplie qu’on lui parle, mais le Voyageur n’a rien à répondre. Il n’y a que du général, rien de particulier, rien qui fasse sens. Une femme est venue avec des enfants, puis ils sont repartis. Le Voyageur ne reviendra plus jamais, il ne veut plus rien, c’est la fin du désir, les portes tournent à vide. Vous non plus n’avez plus rien maintenant. Une femme pleure, sans raison, sur l’ensemble, sur le risque de mourir. – Plus rien vous non plus – Rien. – Rien. Le Voyageur est venu pour se tuer. Les quatre personnages s’adressent à lui. « Il nous garde » dit l’une d’entre eux. C’est le moment du jugement. « Il est fou ». Ils ont tout perdu, même la mémoire. Ils parlent d’une femme, la Femme du Gange, qui ne sait pas et ne saura jamais où elle va. « Je vous aime plus que tout au monde » dit la voix off, mais on ne sait pas à qui elle s’adresse. « Si je vous le demandais, accepteriez-vous de me tuer ? – Oui. ». Avec le majordome, le Voyageur se rend à La Potinière, la salle de bal. Un visage de femme apparaît, immobile, de l’autre côté des fenêtres. « Vous la reconnaissez ? – Non. – Regardez encore. – Il n’y a personne. Mademoiselle Stein est morte il y a une dizaine d’années ». Qu’est-ce qu’il fait ? demandent-ils. « Il garde » dit la femme en noir. « Il suffit d’attendre, il revient ». Ils prononcent le nom « Michael Richardson » mais ça ne sert à rien « ils sont morts maintenant », c’est-à-dire qu’ils l’ont toujours été, y compris dans la scène d’India Song, celle de l’ambassade de France. 

Le film se clot sur une tension, un paradoxe. Pourquoi faire revenir ces personnages sur l’écran, les garder, si c’est pour les anéantir, les noyer dans le Rien ? Il n’y a rien de logique dans cette posture, pas de démonstration, mais un constat. Ce sont des personnages évanescents, des spectres. N’ayant ni soutien ni fondement, ils auront toujours été mourants, toujours-déjà. La film est la recension de leur agonie, tandis que la Femme du Gange, souveraine, leur renvoie le Rien du fond du court, comme une balle de tennis.

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Pierre Delain

Docteur en philosophie de l'ENS. Auteur du site www.idixa.net (Derridex). Pages Facebook spécialisées : Lire Derrida, l'oeuvre à venir; Cinéma en Déconstruction.

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