je te porte par l’oeuvre

Par l’œuvre que j’accomplis, je te porte

On peut se sentir plus ou moins responsable de la perte de quelqu’un, plus ou moins contraint par un souci de compensation ou de réparation. Même si l’on n’est pour rien dans cette mort, même si la personne est éloignée, étrangère, on peut avoir l’impression que le vide creusé doit être comblé. Du simple fait que je suis encore vivant, je peux me sentir coupable de la mort de l’autre. Si je l’ai connu personnellement, je peux me rappeler d’une erreur, d’un défaut, d’une offense qui restera à jamais irréparée. C’est encore pire si j’ai effectivement contribué à son effacement, sa disparition (par mon indifférence, par mon inaction). Impossible à compenser, ma dette restera alors béante, je devrai la porter jusqu’à la fin de mes jours. Il y a différents moyens d’échapper à cette obligation. On peut tenter de l’oublier, l’enterrer aussi profondément que possible – mais la responsabilité ne se laisse pas manipuler. Elle fait retour, sous une forme parfois surprenante, incontrôlable ou inconsciente. On peut chercher des voies indirectes – soutenir une autre personne, un vivant, un tiers, pour se donner l’illusion d’avoir accompli une bonne action, mais ce n’est qu’une manière de se rassurer, une sorte de lâcheté. On peut aussi s’orienter franchement dans la voie la plus indirecte en produisant à son tour un artefact ou en inventant quelque chose qui prolonge ou contribue à prolonger un aspect ou un autre de la vie du disparu. C’est ce que j’appelle œuvrer. L’œuvrance peut être compensatoire, même si elle n’a aucun lien manifeste avec ce qu’elle compense. En proposant une œuvre que d’autres pourront voir, contempler, apprécier ou non, on ajoute quelque chose au souvenir du décédé. On lui offre une sortie du linceul, un plus de vie. On trouve une réponse, un écho inopiné au deuil.

Il me semble que William Burroughs n’a pas procédé autrement en écrivant son livre Queer, peu après la mort par sa main de sa compagne Joan Vollmer le 6 septembre 1951. Dans une soirée où se mêlaient l’alcool et la drogue, il a voulu jouer au jeu Guillaume Tell, et au lieu de briser le verre, la balle s’est encastrée dans le front de la jeune femme (28 ans) qui est morte sur le coup. Il a fallu 34 ans à Burroughs pour avouer que ce geste dont on ne sait s’il faut le qualifier d’accident ou de meurtre était à l’origine de son travail d’écriture. Le livre Queer n’a été publié qu’en 1985, mais il y en a eu beaucoup d’autres entre-temps. Si le travail d’écrivain peut ressembler à une réparation, c’est parce qu’on peut le lire aujourd’hui, le livre reste. Joan était une brillante intellectuelle qui avait occupé une place importante dans les débuts de la Beat Génération mais n’avait jamais écrit. Sans employer ces mots, William Burroughs lui a fait honneur, lui a rendu hommage et s’est excusé par son activité dont on peut penser qu’elle aura prolongé la pensée de Joan, par une sorte de télépathie que l’écrivain est allé chercher en Amérique du Sud sous le nom de Yagé. Œuvrer, ce n’est pas construire un monument funéraire, c’est aider à une autre naissance, une re-naissance.

Vues : 0