The Mastermind (Kelly Reichardt, 2025)
Le vol d’œuvre d’art comme acte gratuit aussi abstrait, irrationnel, incompréhensible, que l’œuvre elle-même
En 1970, dans la petite ville de Framingham (Massachusetts), James Blaine Mooney dit JB est le fils du juge retraité William Mooney, notabilité locale. Après une école d’art, il s’est spécialisé en ébénisterie mais ne trouve pas de travail, en tout cas pas de travail à son niveau, car il s’estime artiste et non pas simple menuisier. Dans la maison où il habite avec sa femme et ses deux jumeaux Carl et Tommy – l’un plutôt silencieux, l’autre étonnamment bavard -, il occupe surtout le sous-sol et ne monte qu’épisodiquement pour les repas ou d’autres obligations qui l’ennuient. C’est sa femme Terri qui rapporte le salaire du couple, avec l’aide ponctuelle des parents. Alors qu’il visite en famille le musée local, il se rend compte que lorsque le gardien est endormi, il est très facile de voler des objets – et d’ailleurs c’est ce qu’il fait, il dérobe une figurine qu’il met dans l’étui à lunettes de sa femme. C’est une sorte de jeu pour lui, et aussi un défi : alors qu’il est en échec, que personne ne le prend au sérieux, il décide de s’emparer des tableaux du musée qu’il préfère, quatre œuvres d’Arthur Dove, Tree Forms (1932), Willow Tree (1937), Tanks & Snowbanks (1933), et Yellow, Blue-Green and Brown (1941). Il aime ces œuvres, elles ont pour lui une signification particulière, d’autant que son directeur de thèse, le professeur Pruitt, avait une reproduction d’un des tableaux dans son bureau. Il recrute trois marginaux dont on ne sait pas trop d’où ils sortent – ce qui prouve qu’il était lui-même assez marginal – et les paye, avec l’argent qu’il a emprunté à sa mère Sarah, pour voler les tableaux dans le musée. On appelle cela un braquage mais c’est un bien grand mot pour un vol d’amateurs. Lorsqu’on lui demande comment il va faire pour les vendre, il répond que c’est un secret. Il semble qu’en réalité il n’ait pas une idée très claire de ce qu’il va en faire. Un des voyous se fait prendre dans un autre braquage et le dénonce à la police. C’est lui, BJ, le cerveau du vol, le mastermind, comme le dit le titre du film, et rapidement toute la presse est au courant. Plutôt que de rendre rapidement les tableaux et d’avouer, ce qui n’aurait probablement pas été pris au sérieux non plus, il préfère s’enfuir.
Première énigme du film : Pourquoi fait-il ça ? Tout indique que ce n’est pas pour l’argent. D’abord il aime ces tableaux, il les admire, il veut les garder pour lui. Comment pourrait-il les écouler alors qu’il n’a aucun ami dans le métier et aucune notion du marché de l’art ? Son premier motif est le plaisir de la contemplation. Ce plaisir dure peu, guère plus d’un instant, car après avoir accroché Tree Form dans son sous-sol, il confectionne une caisse en bois, y installe soigneusement (professionnellement) les œuvres, et s’en va les déposer à quelques kilomètres, au premier étage d’une porcherie – un endroit où personne n’aura l’idée d’aller les chercher. C’est là qu’intervient l’autre motivation possible : la jouissance de la transgression, du vol. Puisque la société lui refuse de vivre de son art, il va priver la société (le musée, les visiteurs) d’une œuvre que de toutes façons, elle ne comprend pas. Possédant les tableaux, il se valorise en secret à ses propres yeux – et certainement pas à ceux de son père, qui s’effondre. Plus tard, il appellera sa femme au téléphone et lui demandera pardon : « J’ai vraiment merdé. Terri je sais que c’est absurde, mais tout ce que j’ai fait c’est pour toi et les enfants. Pour moi aussi, mais aux trois quarts, ce que j’ai fait était pour le bien de la famille. » Terri ne le croit pas (et nous non plus), elle ne lui répond pas et ne lui envoie pas l’argent qu’il sollicite. Il ment à sa femme comme il a menti à sa mère et à ses complices : s’il a accompli cet acte, c’est pour rompre avec cette famille où il ne s’est jamais senti chez lui. Il ne sera plus un Mooney, l’alliance de la lune (souvent peinte par Arthur Dove1) et de l’argent.
Le fait qu’il se rende directement chez ses anciens amis de l’école d’art jette une lueur sur la seconde énigme : Pourquoi fuit-il plutôt que de se rendre ? Le vol était absurde, mais la fuite l’est tout autant, voire plus. Peut-être avait-il un peu d’espoir que ces anciens condisciples le comprennent, mais Maude, la femme du couple, le met dehors. Aussi paumés et démunis que lui, ils n’ont aucune raison de prendre des risques. Si personne autour de lui ne l’aide ni ne l’accueille, il se trouve rapidement hors monde – dans la position de l’homo sacer, de Giorgio Agamben, détaché de toute lignée, de toute appartenance, de toute position sociale. Rejeté par tous, errant de Cleveland à Cincinnati où d’autres amis, Joe et Claire, ont fui la veille, voiture pleine, il dérobe le portefeuille d’une vieille dame – ce qui détruit toute justification morale à son acte. Malgré tout l’idée de se dénoncer ne le traverse pas. Il modifie la photo sur des papiers d’identité et se dirige vers Toronto où se réunissent des déserteurs de la guerre du Vietnam. Le voici sans l’avoir voulu parmi les proscrits. De facto hors monde, il reste un jeune homme de bonne famille qui veut rester propre et ne pense pas dormir ailleurs qu’à l’hôtel. Qu’il soit arrêté par hasard par la police lors d’une manifestation qu’il croise ne fait pas de lui un militant anti-Vietnam, mais au contraire un homme plongé dans des contradictions insolubles.
JB cumule en lui les contradictions. Ce garçon fondamentalement normal, qui aime ranger correctement ses affaires et rester propre, se mue en voyou malhonnête. Ce garçon qui a soutenu une thèse de doctorat improvise une conduite asociale, incompréhensible. Ce garçon qui vole les œuvres pour son plaisir, n’en jouit pas. Ce garçon qui manque d’argent, gâche celui de sa mère. Ce garçon intelligent cumule toutes les erreurs, il fait preuve d’une invraisemblable bêtise dans le monde de la culture. Ce garçon pacifique donne l’occasion à un bandit armé de s’en prendre à un gardien, et peut-être à des visiteuses terrorisées. Cet amateur d’art fournit à des rivaux bien informés le moyen de s’approprier le butin sans risque. Ce garçon bien entouré détruit méthodiquement son environnement familial. Ce garçon capable d’entraîner des marginaux improbables dans une action absurde vit dans une solitude absolue. Ayant fait des études d’art qui ne menaient en rien, il reste à sa manière enfermé dans ce non-lieu qu’est un musée. Comme le Pickpocket de Robert Bresson, il affirme simultanément, sans les dissocier, son innocence et sa culpabilité. On peut dire que son acte, réunissant magnifiquement les opposés, est d’une étrange beauté.
Kelly Reichardt a déclaré qu’Arthur Dove était l’un de ses peintres préférés. Cet artiste a lui aussi quitté une famille fortunée pour s’engager dans l’art. Le personnage du film ressemble à un Arthur Dove qui n’aurait pas réussi. Dans un monde où il ne se passe pour ainsi dire rien, il crée l’événement, un événement tellement bizarre que ce n’est même pas un événement (un échec de plus). À une époque où de nombreux jeunes hommes désertent l’Amérique pour éviter la guerre, il se transforme en déserteur involontaire, en déserteur sans désertion. Sans être spécialement hostile à la loi, il devient hors-la-loi et se retrouve sans avoir compris dans un fourgon de police. Le film témoigne d’une autre irrationnalité : tous les voyous se rejoignent dans une vaste ronde qui ne mène à rien.
- L’un des tableaux les plus connus d’Arthur Dove a pour titre : Me and the Moon (1937) ↩︎