Making Of (Cédric Kahn, 2023)

Un cinéma de l’être rapporté à ses conditions de production, sans rêve ni fantasme, englué dans ses propres contraintes

C’est l’histoire d’un film qui se termine bien à condition que le film dans le film, intitulé Les Irréductibles, dont le tournage est le sujet, se termine mal. Ou bien : c’est l’histoire d’une tragédie qui sert de prétexte à une comédie sur le cinéma un chouya dramatique (juste ce qu’il faut pour créer un semblant d’émotion), avec ce qu’il faut de mise en abyme pour tenir un discours sur le cinéma. Pour réussir une comédie mélodramatique, il faut des stéréotypes, et le film n’en manque pas : Michel l’acteur narcissique1 qui veut prendre le pouvoir, Simon le réalisateur solitaire, déprimé2, interprété par un acteur réalisateur3 (Denis Podalydès4) aussi déprimant que possible, les producteurs évidemment malhonnêtes qui trafiquent le scénario et exigent une happy end plus commerciale, l’actrice émouvante en révolte5, le jeune cinéphile de la cité voisine6 capable d’écrire un scénario autobiographique et de tourner le making of qui sert de titre au film dont on devine qu’il devrait être, des trois films de l’histoire, le meilleur (s’il existait) – sans parler des ouvriers qui tentent de reprendre leur usine en coopérative, essaient la solidarité mais échouent avant d’accepter les primes qui leur permettront de changer de vie (ouf! Le bon ouvrier est celui qui s’extrait de son statut). Il faut une catastrophe (le départ des producteurs) suivi par un retournement inattendu (la prime d’assurance qui permet d’achever le film), puis quelques dépits sentimentaux (pas de film commercial sans histoire d’amour) : Simon abandonné par sa femme dont il est toujours amoureux, Joseph qui finit par se réconcilier avec Nadia, l’actrice émouvante, dont il est amoureux lui aussi. Il ne manque rien à ce feelgood movie pour réussir. Le pessimisme du réalisateur en burn out, qui voulait pour Les Irréductibles une fin calamiteuse reflétant les effets délétères du capitalisme, se transforme en optimisme de l’équipe enfin réconciliée, et payée son juste prix.

Ce film réaliste, au scénario très calculé, prend le contre-pied d’un cinéma du rêve ou du fantasme. Décrivant la réalité de la production cinématographique, les ruses d’une industrie qui rechigne à se mettre au service de l’artiste – lequel finit quand même par triompher, contrairement aux ouvriers -, garde obstinément les pieds sur terre. On pourrait dire que c’est un cinéma de l’être, jouant avec soin et efficacité des contradictions du monde réel. Critiquant les producteurs, Cédric Kahn réalise exactement le genre de film que ces producteurs exigent. Voulant illustrer le combat des ouvriers, il les met en échec. Voulant présenter l’envers du décor, il ne manque pas de complaisance envers le milieu. Il combine des récits, mais les présente de manière très classique. Il défend le statut d’artiste du réalisateur, mais en fait un chef d’entreprise. Si l’on compare à d’autres films de tournage comme Huit et demi(Federico Fellini, 1963) ou Mulholland Drive (David Lynch, 2001), on a le sentiment que ce quasi-documentaire, trop fidèle à la réalité, se tient éloigné du secret, de la magie qui fait l’essence du cinéma.

Il est significatif que Michel, le réalisateur, envisage à la fin du film de renoncer à sa carrière. À quoi bon ? Pourquoi faudrait-il continuer, au prix de la perte d’une famille, d’une relation amoureuse ? Il préfère transmettre cette tâche trop lourde pour lui à Joseph, le jeune (futur) réalisateur. Mais s’agit-il vraiment, uniquement, des difficultés du réel ? Si l’on considère le cinéma comme art, fabrication du « pas au-delà », ce qui manque à ce réalisateur consciencieux n’est pas l’argent, mais l’inspiration. S’il se désengluait, s’il décollait du monde, peut-être réussirait-il à franchir d’autres obstacles, mais il faudrait un autre film.

  1. Interprété par Jonathan Cohen, plus nature que nature. ↩︎
  2. Cédric Kahn explique que quand il a démarré ce projet, il se trouvait lui-même dans un moment de découragement. ↩︎
  3. Il y a d’autres cinéastes dans le casting du film : Valérie Donzelli, Xavier Beauvois, Emmanuelle Bercot, ce qui accentue la dimension professionnelle, autocentrée du film. ↩︎
  4. Acteur tragicomique qui réalise lui-même des films tragicomiques. ↩︎
  5. Interprétée par Souheila Yacoub. ↩︎
  6. Interprété par Stefan Crépon. ↩︎
Vues : 5

Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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