Judéités, innocence perdue

Depuis Gaza, il n’est d’avenir pour les Juifs qu’à prendre acte de l’innocence perdue

    Quand on écrit « Gaza », aujourd’hui, sans autre précision, on évoque la destruction des habitations, des hôpitaux, des infrastructures, les meurtres de femmes et d’enfants, la disparition de familles entières, les pénuries, la famine, etc. Le mot se suffit à lui-même, et son corrélat est connu : la culpabilité d’Israel, indéniable, incontestable, massive, généralisée. On peut relativiser cette culpabilité, on peut trouver des excuses, des explications, des parallèles, mais on ne peut pas s’en débarrasser. Tous ceux qui se réclament du judaïsme ou des différentes judéités, à un degré ou un autre, doivent faire avec. Les Juifs n’ont jamais été innocents. Aucune peuple ne l’est, aucune collectivité, aucune individu, mais ils se sont crus tels et ils avaient de bonnes raisons : quel autre peuple a survécu plus de deux millénaires sans protection militaire, sans État, sans autre argument que la tradition, l’étude et la persévérance dans l’être ? Mais voilà, la malédiction de l’État-nation s’est abattue sur eux. Il fallait soudain une terre, des institutions, des frontières, une armée, des certitudes, des doctrines, des intérêts, ce dont les Juifs s’étaient passés depuis si longtemps, et peu à peu cette folie nationale est devenue majoritaire, dominante. La nationalisme, en général, est une sorte de délire, et Israel n’y a pas échappé. La question aujourd’hui se pose pour tous ceux qui se réclament de cette tradition : comment vivre avec l’innocence perdue ? C’est une question ouverte, peut-être sans réponse, peut-être insoluble., mais elle est, comme on dit, incontournable. 

    Mais peut-on parler d’innocence perdue alors que pour certains la culpabilité d’Israel ne date pas de la guerre de Gaza (2023-25), ni même de la création de l’État (1948), mais de bien avant, de toujours, du Juda des Évangiles (30 ou 33), de la destruction de Jérusalem par Titus (70) ou de la rupture de Mahomet avec les tribus juives de Médine (624) ? À la conviction des uns que les Juifs ont toujours été coupables s’est toujours opposée la conviction des Juifs qu’ils étaient, eux, ontologiquement innocents. La guerre de Gaza relance la question. Le destruction systématique des habitations et des lieux de socialité (écoles, universités, hôpitaux) n’a pas pour seule justification l’existence des tunnels et des armements du Hamas. Le refus obstiné de toute solution politique par le gouvernement de Netanyahou montre que l’État d’Israel est coupable de refuser aux Palestiniens les droits élémentaires – sans même avoir à évoquer les crimes de guerre ou d’autres accusations plus graves. Les Juifs doivent faire avec et admettre que, eux aussi, peuvent être des criminels, et même des protagonistes du mal radical (Amaleq). Comment se réconcilier avec cela tout en restant Juif (les changements de nom et de nationalité n’y changent rien, quand tu es né Juif, tu le restes) ? Faute de mieux, je propose de trouver quelques réponses dans le cinéma, tout le cinéma : palestinien et israélien, anticolonial et mainstream, politique et religieux, tragique et burlesque, propagandiste et descriptif, etc, sans accepter aucune censure, sans se laisser aller à aucune préférence. Je ne sais pas ce que j’y trouverai, je ne suis pas sûr d’y trouver grand-chose. Je suis aussi désespéré que traumatisé, aussi velléitaire que déterminé mais c’est ainsi, je n’ai pas d’autre chemin. 

    Commençons par deux accusations radicales, l’une juive, l’autre non. Dans Yes (oui) (2025), Nadav Lapid laisse entendre qu’il est impossible de vivre en Israel, d’y habiter, sans devoir pleinement assumer la culpabilité des actions commises en son nom. Son personnage nommé Y commence par prendre ses distances, mais finalement chante l’hymne ultra-national qu’il croyait détester. Il accepte, pour vivre, de se faire le complice des pires idéologues. À la fin, sa survie dépend d’un départ définitif du pays. La thèse du film est qu’aucun compromis n’est possible : soit tu restes et tu hurles avec les loups, soit tu refuses de hurler et tu te tires. Dans son film monté un demi-siècle plus tôt, Ici et ailleurs (1975), Jean-Luc Godard n’est pas plus indulgent à l’égard du pays. Certes il récuse la propagande qu’il était chargé de véhiculer par l’OLP lors du tournage en 1970, mais il la remplace par une série d’associations, de comparaisons et de parallélismes qui ne laissent aucun doute sur son opinion : Golda Méir ne diffère pas fondamentalement d’Adolf Hitler. On peut les rapprocher, avec la même bouche hurlante, sans mentir. Godard n’a pas attendu les bombardements de Gaza pour affirmer la culpabilité ontologique d’Israel : elle était évidente pour lui, dès le départ, avant même Septembre Noir et les guerres qui ont suivi. C’est ici que commence le débat. De la suite des événements qui ont précédé et suivi le 7 octobre 2023, de la première aliyah (1881-1903) aux crimes des jeunes des collines en Cisjordanie, peut-on inférer la culpabilité par essence de l’État d’Israel ? Il faudra examiner de nombreux films pour en débattre.

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