L’inconditionnel, sans compromis

Entre conditionnel et inconditionnel, il n’y a pas, il ne peut pas y avoir, de compromis possible

Par définition, en tant que tel, l’inconditionnel ne se compromet jamais, ne peut pas se compromettre. Rien n’est jamais inconditionnel dans la vie courante, n’est-ce pas ? et par conséquent, comme tel, il ne se présente pas, cela va de soi. Si on l’évoque, c’est indirectement, dans une certaine modalité de la présence qui peut ressembler à de la compromission. Prenons l’exemple d’une évocation, une apparition étrange, incompréhensible, celle de la petite fille dans le film de Ryusuke Hamaguchi, Le mal n’existe pas (2023), au moment de sa rencontre avec l’animal, le cerf. On devine l’exigence inconditionnelle qui conduit son père à combattre le représentant de la rationalité, du calcul; mais cette exigence ne se verbalise pas, ne s’explicite pas. Le cerf disparaît, la petite fille est portée ailleurs, et il ne reste que notre commentaire.

Il y a des cinéastes de l’inconditionnel dont l’éthique est gouvernée par cet engagement, cette obligation : Hong Sang-soo, Jim Jarmusch, David Lynch, Jean-Luc Godard, Jacques Rivette, Paul Schrader, Wong Kar-wai, Bas Devos, Alain Resnais, Todd Haynes, les cinéastes du groupe El Pampero, d’autres encore, beaucoup d’autres partout dans le monde, et il y a aussi de nombreux films d’auteurs traversés par cette obligation, volontairement ou pas, de part en part ou ponctuellement. Chez eux l’inconditionnel surgit, sans compromis avec le conditionnel. Les conditionnalités environnent ce point focal, mais ne le parasitent pas. Qu’il surgisse ponctuellement ou lacunairement, il existe, autonome et souverain, sans obligation. Prenons l’exemple de La Voyageuse (Hong Sang-soo, 2024) où son impact est marqué visuellement dans les couleurs (le vert), les vêtements et aussi les gestes d’Isabelle Huppert : sa démarche, son approche, sa façon cavalière de toucher ou d’embrasser. Elle est l’étrangère qui arrive sans prévenir dans un univers où tout est calculé et se débarrasse immédiatement du symbole de cet univers (l’argent), la personne qui traduit les sentiments refoulés de ses interlocuteurs dans une langue ignorée, la femme qui s’installe chez un jeune homme sans contrepartie aucune. C’est à la fois incompréhensible et directement assimilable, à la fois surprenant et déjà connu. On doit l’accepter, on ne peut pas faire autrement, même si parallèlement on a le sentiment que la vie véritable, la vie courante, continue ailleurs.

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