Mourir est inimaginable, irreprésentable, impartageable, et pourtant ça n’a de cesse de se présenter à moi
Nous savons que nous allons mourir, et nous savons aussi que c’est toujours l’autre qui meurt. Je peux parler de ma mort, l’imaginer, mais dès lors que je l’aurai vécue (ce qui finira par arriver, n’est-ce pas), je ne pourrai plus en parler. Ce sont des banalités, les plus banales des banalités, qui démontrent que la mort est inconnaissable, indescriptible, mais quelque chose nous dit par ailleurs que nous n’y croyons pas. La mort insiste, dans la vie même, à sa façon. Elle nous pousse à la répétition, la violence, la vieillesse, sans jamais se laisser oublier. En énonçant ces assertions qui sont vraies, en les écrivant, en les proposant au lecteur (voire à la postérité, car tout écrit est testamentaire), j’en souligne (ou j’en avoue, car il y a ici une dimension d’aveu) la dimension paradoxale. Ne pas pouvoir connaître ce qui est le plus intime en nous, ne pas pouvoir expérimenter dans sa plus lointaine extrêmité ce que seuls les humains peuvent affirmer, déclarer (Je suis un être mortel qui chaque jour meurt un peu plus), cela nous habitue à l’ambiguïté, l’humilité.
Albert Serra a intitulé Tardes de Soledad (Après-midi de solitude, 1925) son film sur la confrontation entre le torero et le taureau. Je ne parle pas de corrida, car la corrida est un spectacle, un phénomène social, tandis que le rapport entre l’animal et Andrés Roca Rey est immédiat, direct. Ils se scrutent l’un l’autre dans la plus totale solitude, qui est la solitude du mourant. Le taureau ne peut rien dire de sa mort, il ne peut pas faire de commentaire, et le torero n’en fait pas non plus, mais il y a entre eux un tel degré de mimétisme, une telle identification dans le moment crucial, que nous en sommes affectés. Nous vivons aussi en nous la mort du taureau, cet être impuissant, injurié, battu, couvert de piques sanglantes, qui ne comprend pas où il est. Tout est fait pour qu’il n’ait aucun point de repère, qu’il ne puisse pas s’y retrouver. Il est jété dans l’arène comme le nourrisson dans le monde, mais lui n’a personne pour l’accueillir, l’initier, il doit se débrouiller tout seul dans le temps qu’on lui donne, 15 minutes. Ce qui lui tombe dessus (la mort) était absolument imprévisible. Imaginons un taureau qui saurait dès ses premiers pas sur le sable qu’il est condamné. Il vivrait l’estocade en avance, cette affreuse mort promise. C’est ce qui nous arrive à nous, toute notre vie : nous tremblons en attente de l’estoque, cette épée qui va sectionner la moelle épinière de la bête. Ce moment irracontable ne peut pas nous être étranger.