La plus cruelle, la plus primordiale des violences, peut surgir dans l’intimité des rapports amoureux
On peut associer l’amour à l’apaisement, au calme, à un sentiment de satisfaction ou d’accomplissement, mais on peut aussi dire que s’il apaise, s’il calme, s’il satisfait, c’est aussi parce qu’il y a derrière lui, ou sous lui, ou par-devers lui, quelque chose (ou autre chose) à apaiser, à calmer, à satisfaire. Si souvent il s’accompagne d’un sentiment d’excitation, d’exaltation, d’effervescence, ce n’est pas sans raison. L’amour libère de la solitude, de l’ennui, de la morosité. Il valorise, augmente la confiance en soi, encourage l’audace, la témérité, et même parfois encore plus, beaucoup plus. Il y a l’amour fou, l’amour passion, l’amour jalousie, l’amour possessif, et comme le montre parfois le cinéma, l’amour meurtrier. J’ai nommé cela archi-amour – une dimension de l’amour inexplicable et excessive, qui contredit les stéréotypes, les clichés de l’amour heureux. Cette tension se manifeste dans de très nombreux films, sous les formes les plus diverses. Dans l’amour peuvent se conjoindre les affects et la cruauté, l’emprise et la générosité. L’une des plus puissantes et des plus radicales expressions de cette ambivalence se rencontre dans le film Possession d’Andrzej Żuławski (1981). On ne sait pas ce qui tient le couple d’Anne et Marc ensemble. Anne déclare qu’elle s’en va, qu’elle ne supporte plus Marc, qu’elle est dégoutée par cette relation, qu’elle veut vivre ailleurs, avec son amant, seule ou dans une autre compagnie dont on découvrira plus tard qu’elle est monstrueuse et inavouable. Elle n’hésite pas à se contredire, à tel point qu’on ne sait plus ce qu’elle croit elle-même ni ce qu’elle voudrait faire croire à Marc, ni ce que Marc croit. La violence entre eux devient physique, autodestructrice, mais au bout du compte, leur dissociation échoue. Ils finissent par mourir ensemble sur la même marche d’escalier. Les deux personnes se dissocient, se dédoublent. Tandis qu’Anne va chercher le sexe ailleurs, un sexe dont peut-être elle accouche elle-même, Marc s’identifie au monstre dont elle a accouché. Leur fils Bob ne peut que désirer s’enfuir, s’engloutir, jusqu’au suicide. Ce n’est pas la violence qui est attentatoire à l’amour, c’est l’amour qui ne peut survivre sans les pulsions, les poussées primordiales qui en menacent la teneur.