Les fantômes d’Ismaël (Arnaud Desplechin, 2017)

(Se) laisser dire « Je suis morte » n’est pas sans risque ! Et si l’on vous croyait !

Si quelqu’un disparaît soudainement, sans laisser de trace, il laisse derrière lui un Je suis mort insupportable, que d’autres doivent prononcer à sa place. 

C’est une parodie de mise en abyme à la fois ironique, assumée et prise au sérieux, si pleine de plis et de replis que la mise en abyme finit par s’annuler elle-même. Il y a une histoire, mais ce n’est pas une véritable histoire, plutôt une sorte de nouveau récit comme on parlait autrefois de nouveau roman. Il y a un début et une fin, une suite d’événements, où l’acteur et le réalisateur ne font que parler d’eux-mêmes en prenant en quelque sorte en otage les deux personnages féminins qui butent sur les limites de la diégèse comme sur une sorte de prison, ou de psycho-enfermement. Le personnage principal, donc, (Ismaël, interprété par Mathieu Amalric, à moins que ce ne soit Mathieu Amalric qui soit interprété par Ismaël, ce n’est pas très clair) est un fabricant de films, un réalisateur, très attaché à son beau-père Bloom qui est aussi un réalisateur. Ça fait deux réalisateurs dans le film, plus un en-dehors, qui d’ailleurs joue dans le film, Arnaud Desplechin lui-même, dans le rôle du producteur exécutif. Vous me suivez ? D’ailleurs tout le monde sait qu’il y a dans toute cette histoire une dimension autobiographique, à moins que ce ne soit une fiction, un simulacre d’autobiographie, une pseudo-auto-fiction ou une fiction d’auto-fiction destinée à nous faire croire que l’acteur-réalisateur est confondu avec le réalisateur-producteur. Vous me suivez ? Donc, c’est un film sur le cinéma, avec autant de mises en abyme que de citations (sans parler des auto-citations). L’épouse disparue s’appelle Carlotta, comme dans Vertigo. Le frère du réalisateur (pas le vrai, celui du film) s’appelle Paul Dedalus, comme dans Ulysse de Joyce, etc… (dans les films précédents de Desplechin, c’était déjà son alter ego, comme Bloom est plus ou moins l’alter ego de Dedalus dans Ulysse). D’ailleurs, le frère de Desplechin est diplomate, comme le frère d’Ismaël, vous me suivez ? Et je ne parle pas des citations picturales, de Pollock aux Arnolfini, un peu trop massives pour être vraies. 

Bon, maintenant, la rhétorique des mises en abyme, des citations et des auto-fictions étant épuisée, que reste-t-il ? L’histoire d’une épouse disparue, considérée comme morte, qui a le mauvais goût de ne pas se transformer en spectre, comme tout le monde, mais de revenir en vrai (enfin, si l’on peut dire, puisque, ne l’oublions pas, nous sommes au cinéma). Après avoir laissé dire qu’elle était morte, sans jamais le dire elle-même, elle vient vous dire qu’elle bien vivante. Mais elle se trompe ! la vérité, c’est qu’elle est vraiment morte, et quand elle cherche naïvement à reprendre son « identité », les services de l’état-civil sont les seuls à la croire. Ses proches ont compris qu’on peut être morte sans être enterrée. C’est le risque de dire « Je suis morte ». Et si on vous croyait ? Tout alors se dé-ferait, se détruirait autour d’elle. Bref, cette Carlotta interprétée par Marion Cotillard, on finit par se dire qu’elle a quelque chose de maléfique. Un peu comme ces revenants, ces mauvais spectres, ces dibbouks…

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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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