Au-delà du souverain

Il faut, souverainement, se frayer un passage au-delà du souverain

Les souverainetés qui nous entourent nous étouffent. Il y a celles de l’État, de la nation, des différents pouvoirs qui se croient autonomes; il y a celles des personnes, des chefs, des innombrables variétés de narcissismes; il y a celles des savoirs, des constructions mentales, des commandements. Pour vivre il faut s’en extraire, s’en débarrasser, mais cela implique d’affirmer, en contraste, une autre souveraineté qui n’en soit pas une. Il faut des conditions très singulières pour que puisse émerger cette tension paradoxale. Pour Francis Ford Coppola dans Apocalypse Now (1979), la confrontation est apocalyptique. Entre l’armée américaine, le lieutenant-colonel Kilgore, le colonel Walter E. Kurz et le personnage principal du film, le capitaine Benjamin Willard, il y a conflit de souverainetés, mais tandis que Kilgore et Kurz restent droit dans leurs bottes, Willard hésite, temporise. Incapable de choisir entre sa mission, qu’il voudrait accomplir, et le sentiment qu’il a de ne pas être à sa place, il prend acte de son échec. La poussée souveraine en lui s’est dissociée. D’un côté, elle lui donne la force de continuer son parcours, mais d’un autre côté, il se laisse emporter, passif, par le courant. C’est le schéma type du souverain au-delà du souverain. Il faut encore plus de souveraineté pour s’en dégager.
Un autre schéma est proposé par Pepe (Nelson Carlo de los Santos Arias, 2024). L’hippopotame revenu à la nature est une sorte de roi de la jungle. Il est herbivore mais n’a pas de prédateur, il fait sa loi à l’égard de tous les êtres vivants, y compris des humains, qui ont peur de lui et n’arrivent pas à s’en débarrasser – mais ce n’est pas ainsi que le film le représente. Pepe a été chassé, il est mort et c’est son spectre qui nous parle dans un langage qui n’est pas le sien, mais le nôtre. Il se rend compte qu’il vient d’ailleurs, qu’il porte l’héritage de ses aïeux africains. Il ne vit plus au présent comme de son vivant, il accède à un passé immémorial qu’il prend pour une origine sans trop savoir ce que c’est. En s’émancipant de la répétition biologique, instinctuelle, il ouvre le chemin d’une hybridité dans laquelle nous pourrions nous engouffrer – si nous faisions comme lui. L’hippopotame spectral, qui voyage dans l’imaginaire, dépasse l’opposition entre le souverain et le décolonial. Au-delà de ce qui a été sa souveraineté, il esquisse un pas supplémentaire aussi inquiétant que stimulant.

Le film White God, de Kornél Mundruczó (2014), met en scène le conflit des souverainetés, entre le pouvoir étatique qui réprime les chiens métissés, le pouvoir paternel qui exige la norme et l’obéissance, la confiance en soi de Lili la jeune adolescente de 13 ans qui n’en fait qu’à sa tête, et le chien Hagen pris entre ces brutalités, ces commandements, ces exigences, qui finit par répondre de la même façon en retournant la violence contre la violence. Tout cela pourrait ne conduire qu’à une répression encore plus sauvage, un retour à l’ordre et à la loi. Mais le film se termine autrement, par l’aveu des vulnérabilités : la police absente, le père, la fille et les chiens s’inclinent les uns vers les autres. L’aboutissement n’est pas réaliste. Il ouvre une voie à venir qui reste entièrement indéterminée, imprévisible.

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