Désintégration de la famille, désir

La famille ne peut s’instaurer comme lieu originaire du désir qu’en se désintégrant –

LL’incompatibilité entre famille et désir est un thème récurrent du cinéma. D’un côté, entre apprentissage de la maîtrise, respect obligé, interdit de l’inceste, empilement d’affects et autres obligations de la vie en commun, la famille repousse le désir, elle l’expulse en-dehors d’elle. Mais d’un autre côté, elle est le lieu originaire du désir, c’est-à-dire du danger du désir. Les deux versants sont indissociables. Il faut, pour désirer, expérimenter le danger. Fuir la famille, c’est se mettre en danger, et en même temps atténuer le risque attaché au désir, car s’il se porte sur d’autres objets, il ouvre la possibilité d’un choix, d’une intermittence, d’une intensité maîtrisée. C’est ainsi qu’agissent les adolescents. En se tournant vers l’extérieur, ils se déculpabilisent. Il arrive aussi que les conjoints (époux ou concubins) s’exposent à l’extérieur pour redonner au désir sa dignité. « Tromper » son conjoint, c’est réintroduire le désir dans l’équation familiale. D’innombrables dialectiques famille / désir ont été explorées par le cinéma. Elles se combinent ou s’excluent, font de la famille successivement un lieu de passage, d’enfermement, de répression, de stimulation, de modération ou d’excès.

  • Fuir la famille pour désirer.

Dans L’arrangement (Elia Kazan) ou Les Damnés ou la Chute des Dieux (Luchino Visconti), deux films sortis la même année (1969), la famille est dangereuse, menaçante. Certains personnages tentent d’y échapper mais elle finit toujours par faire retour, avec ses exigences de fidélité patrimoniale ou généalogique. Eddie Anderson sombre dans la folie (simulée), et Martin von Essenbeck dans le nazisme (à contre-emploi). Dans les deux cas c’est le désir qui est perdant, il finit dans les égouts. 

Avec Septembre sans Attendre (2024), Jonas Trueba met en scène une autre configuration : mettre solennellement fin à la famille pour s’ouvrir, éventuellement, au désir. Ale et Alex n’ont, l’une et l’autre, aucune hésitation. Il faut qu’ils s’émancipent de la quotidienneté, la répétition stérile dans laquelle ils vivent depuis des années. Leur désir était enchâssé dans ces routines, ces habitudes, il faut s’ouvrir à de nouvelles possibilités, non sans nostalgie pour les moments anciens, les commencements de cette relation. L’appel du désir désactive pacifiquement le lien familial. 

  • Fuir le désir pour restaurer la famille.

On peut comparer cette configuration à celle du Dernier Tango à Paris(Bernardo Bertolucci, 1972). Paul et Jeanne se jettent dans les bras l’un de l’autre dans un moment de transition, après la perte d’une quasi famille pour Paul et l’engagement dans un contrat quasi familial pour Jeanne. Ils s’autorisent un moment de désir dont ils savent qu’il est inintégrable, asocial. Jeanne décidera finalement de chasser ce moment pour que sa vie devienne viable, au prix du sacrifice de Paul. Cette transition sera effacée dans le Portrait de Jeune Fille (amoureuse bien sûr) réalisé par Tom, réalisateur débutant. Dans ce dernier cas, c’est finalement le lien familial qui gagne, à travers son éclipse. 

  • S’enfermer dans la famille pour forclore le désir.

Le film de Chantal Akerman, Jeanne Dielman, 183 rue du Commerce, 1080 Bruxelles (1975), met en scène une femme qui a choisi la famille justement parce qu’elle la protège de ce qui pour elle est le principal danger : le désir. Son mari est mort mais il y a toujours son fils et son appartement, un chez soi parfaitement rangé et organisé pour qu’aucune perturbation externe ne vienne la déranger. Certes elle reçoit pour gagner sa vie quelques hommes chez elle, mais elle se croit protégée par sa frigidité. Le jour où son corps la trahit, tout s’écroule. Elle ne comprend pas ce qui arrive et commet un acte qui détruit définitivement le cocon familial. Ici le désir s’impose provisoirement, le temps d’un souffle, mais le gain est provisoire et le coût de cette irruption imprévue, insupportable, intenable, est terrible.

  • Renoncer au désir en réitérant la situation familiale

La forclusion du désir est frappante dans les deux premiers récits du film de Jim Jarmusch, Father, Mother, Sister, Brother (2025). Alors que le père âgé dissimule sa vitalité sexuelle, les deux enfants de la première situation sont divorcés et particulièrement coincés. Le père interdit aux enfants le désir qu’il se réserve en-dehors de la famille. La mère de la seconde situation n’agit pas différemment : elle écrit des livres dont elle refuse l’accès à ses filles. Les livres sont le tombeau d’un désir de la mère, qu’elle tend à interdire à ses filles (mais il n’est pas sûr qu’elles se laissent faire). La troisième situation opère comme contre-exemple : pour désirer, il faut que les parents soient morts.

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