Oeuvre inconditionnelle (secret)

Oeuvre inconditionnelle : en préservant le mystère de l’autre, son secret

Un secret qui serait révélé, ou même révélable, ne serait plus un secret. Le véritable secret reste enfoui, crypté. Nul ne peut le connaître, ni même en avoir la moindre idée. Respecter l’intimité de l’autre, ce n’est pas renoncer à dérober son secret, c’est accepter sa propre ignorance définitive, irrémédiable. Faire croire que le secret de l’autre pourrait être éventuellement dévoilé, c’est au minimum se tromper (une énorme erreur), et au pire déjà le violer – on peut violer un secret sans le connaître, il suffit de faire pression, d’agresser, d’exiger. Se retirer devant le mystère de l’autre, c’est renoncer définitivement à ces tentations.

Deux personnes se rencontrent, ici maintenant, dans Here (Bas Devos, 2023). Ils ne savent (presque) rien de l’autre, et ne demandent (presque) rien de l’autre, pas même son nom. Stefan est d’origine roumaine et Shuxiu d’origine chinoise, tous deux vivent à Bruxelles. Pourquoi rapprochent-ils leurs solitudes ? Il n’y a ni pourquoi, ni but, ni perspective. S’ils se font confiance, ce n’est ni pour partager un projet, ni pour raconter une histoire, c’est pour laisser ouvertes, inexprimées, béantes, leurs incertitudes. Dans le cas du vieil homme ridé de Il Buco (Michelangelo Frammartino, 2022), il y a aussi rencontre, mais d’une autre nature, une toute autre rencontre. On peut supposer que l’homme a toujours vécu là, en Calabre, dans le massif du Polio – bien qu’on n’en sache rien, on peut supposer qu’il n’avait jusqu’alors jamais été en contact avec des spéléologues. Les voit-il ? Se rend-il compte de leur présence ? Se demande-t-il ce qu’ils font là ? Nous n’en savons rien. Est-il un berger, un employé, ou un paysan d’une famille locale ? Est-il propriétaire des bêtes ou seulement gardien ? Rien n’est dit pour l’identifier, ni son nom, ni son statut. Avec son âne, il rejoint sa cabane d’estive, les paysans le recherchent, le portent sur un lit. On ne saura rien d’autre de son univers. On peut atteindre le fond de la grotte, mais pas le sans fond du sans fond du vieil homme.

Quel est le sans fond du sans fond d’Anna, l’épouse en cavale du film d’Andrzej Żuławski dont Isabelle Adjani donne une interprétation inouïe, insurpassable, Possession ? Cette chose qui dans la vie normale ne vient jamais à la surface prend dans le film la forme visuelle d’un monstre, une sorte de pieuvre avec laquelle Anna fait l’amour, qu’elle cache au fond d’une salle de bain sans fenêtre. On soupçonne que cette créature ne vient pas de l’extérieur, qu’elle est une production, une fabrication de la jeune femme elle-même (mais on ne peut pas en être sûr). Ce serait l’incarnation de ses fantasmes, de ses incohérences et de ses hallucinations, le lieu de convergence de ses plaisirs et de ses souffrances, de ses désirs inconnus ou méconnus, de ses obsessions inimaginables. Le monstre surgit sans raison, sans justification, sans explication. Il vient de nulle part et survit à son anéantissement. C’est lui qui fait revivre Anna et son compagnon Marc, autant de fois qu’il le faudra.

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