L’enlèvement (Marco Bellocchio, 2023)

La paternité n’est pas biologique, mais performative : est père celui dont l’enfant croit qu’il est le père

Le 23 juin 1858, la ville de Bologne est encore sous la tutelle du Vatican1. L’inquisition est toujours en vigueur dans les États pontificaux2, et les Juifs toujours tenus de vivre dans des quartiers réservés. Pie IX cherche à sauver le pouvoir politique et religieux de l’Eglise. Sur ordre de l’inquisiteur de Bologne, le cardinal Pier Feletti3, les soldats du Pape font irruption dans la famille Mortara pour s’emparer d’Edgardo, leur fils de sept ans, sixième dans une fratrie de huit. Alors qu’il était encore un bébé, l’enfant aurait été baptisé en secret par une domestique analphabète, Anna Morisi, afin, disait-elle, de le sauver d’une maladie. Il faut donc, selon la loi pontificale, qu’il reçoive une éducation catholique. Les parents d’Edgardo se défendent vigoureusement. Soutenus par l’opinion publique libérale en Italie et dans de nombreux pays, ils participent à une campagne internationale pour récupérer leur fils. Le pape ne cède pas et se déclare père de substitution de l’enfant. Quand les États pontificaux sont définitivement abolis à la suite de la prise de Rome par le royaume d’Italie (20 septembre 1870), Edgardo s’exile. Il arrive en France en 1872 où il est ordonné prêtre. Il vivra l’essentiel de sa vie en-dehors de l’Italie et mourra en Belgique, toujours prêtre, en 1940, à l’âge de 88 ans.

Le pape Pie IX arrache un enfant à sa famille et dit : « Je suis son père ». L’enfant ayant un autre père, « vrai » au sens courant (biologique), une « vraie » mère, des frères et soeurs et une famille aimante, la déclaration du « souverain-pontife » aurait dû rapidement tomber dans l’oubli. Il n’en a rien été. Il a suffi que l’enfant y croie pour que la phrase devienne performative. Le jeune Edgardo s’est érigé lui-même en juge : étant donné que j’y crois, c’est vrai. C’était la parole du souverain, de l’homme dont il pensait qu’il l’avait élevé. Il a pris le mot élever dans le sens d’ascension spirituelle et s’est cru plus haut que ses propres géniteurs, élu d’une autre élection (l’enfant pauvre, sauvé par le baptême, adopté par le pape à l’initiative d’une simple nourrice), choisi pour une mission de prédication et de conversion qu’il n’a jamais abandonnée, dans toutes les langues qu’il avait apprises, et elle furent nombreuses. Il devait prouver que, lui, il était un passeur, qui aura cherché toute sa vie à convaincre sa famille (biologique) d’abandonner le judaïsme, jusqu’en 1940, sans peut-être avoir jamais su que, dans son dernier pays de résidence, il aurait pu être déporté comme Juif. 

Edgardo Mortara a abandonné le nom de son père, Salomone Levi dit « Momolo », dit encore Salomon Mortara, et a pris lors de son second baptême à la Maison des Catéchumènes4 le nom de Pio, c’est-à-dire Pie. Il fallait pour que la substitution soit complète que Salomon disparaisse. Devenu la cible du parti clérical, faussement accusé d’avoir jeté une servante par la fenêtre, ce qui lui a valu sept mois de prison avant d’être disculpé, il est mort précocement en 1871. Indifférent à son père, Edgardo-Pio a tenté de convertir sa mère jusqu’à sa mort en Suisse en 1895 – mais jamais elle n’a accepté.

  1. Le pouvoir pontifical à Bologne se termine l’année suivante, en 1859. En 1870, Victor-Emmanuel II déclare l’abolition des Etats pontificaux, qui ne sera avalisée par le pape qu’avec les accords du Latran (1929). ↩︎
  2. Elle ne sera abolie par Pie X qu’en 1908, et remplacée par la Sacrée congrégation du Saint-Office. ↩︎
  3. Père dominicain et neveu du pape. ↩︎
  4. Dédiée aux Juifs et musulmans nouvellement convertis au catholicisme et entretenue avec le produit des taxes imposées aux synagogues. ↩︎
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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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