Rêves de femmes (Ingmar Bergman, 1955)

Ce dont je rêve, cela ne peut pas m’appartenir

Rêves de femme, c’est le titre du film qui fait pleurer Monika dans Un été avec Monika, (1953). Si Bergman a choisi de donner ce même titre, en 1955, à un de ses films, ce n’est certainement pas un hasard. On y retrouve la même actrice, Harriet Andersson, qui joue une jeune femme (Doris) qui n’est pas sans points communs avec Monika. Le clin d’oeil bergmanien passe par une série de regards qui sont quasiment des regards-caméras mais pas tout à fait, à commencer par le regard de colère de la même Harriett Andersson qui joue Doris en 9:43. Par la bouche de son amant, n’est-ce pas Bergman qui l’accuse d’infantilisme ? Comme Monika, Doris nous prend à témoin pendant quelques secondes avant que son regard ne se déplace légèrement vers l’intérieur du film. C’est ensuite le tour de l’autre personnage féminin, Suzanne, dans le train vers Göteborg (10:00), avec en bordure de film d’autres regards-caméras où le regard s’efface : inquiétude et provocation en 10:12, quand elle fume sa cigarette comme Monika. C’est une voix masculine, hallucinée, qui s’adresse à elle, et elle lui répond par un désir de suicide qui prend la forme d’un oeil ouvert, unique, en 10:57, puis 11:05 et 11:21. Cet oeil tourné vers la porte où elle pourrait se tuer, se jeter dehors, est tourné aussi vers nous, comme si c’était nous qui avions à décider de son passage à l’acte. Pour se dégager de la menace de mort, elle s’inonde la figure de pluie, mais cela ne suffit pas à laver l’angoisse, le regard se tourne encore vers nous en 13:54, avant le sommeil. Quand Suzanne parle toute seule, elle ne s’adresse pas à elle-même mais à l’autre en elle (nous), avant de forcer la voix aimée à répondre au téléphone. Tout se passe comme si elle n’avait jamais d’intimité, nous l’entendons comme tous les clients du restaurant, nous voyons à l’intérieur d’elle cette passion inconnue, immaîtrisée. Et même si techniquement ce ne sont pas de « vrais » regards-caméras, leur multiplication et leur insistance en quelques minutes de film suffit à les rendre tels. 

De quoi rêvent-elles ? Suzanne rêve d’Henryk, homme déjà mûr auquel tout un passé la rattache, des souvenirs et des joies dont rien ne subsiste à l’intérieur du film. Henryk n’est plus ce qu’il a été, il le reconnaît lui-même. Elle désire de lui une trace du passé, un enfant, qu’il ne peut pas lui donner. Dans le voyage en train vers Göteborg, elle ne se ment pas à elle-même, elle nous prend à témoin, elle nous met au pied du mur : Sauvez-moi ou je me jette par la fenêtre. Elle sait que cet homme auquel elle songe ne peut pas lui appartenir pour au moins deux raisons : 1/ il n’existe plus, ce qu’il a été ne peut plus revenir; 2/ il est marié, et jamais il ne quittera son épouse et ses enfants pour elle. Et pourtant cette femme séduisante, bien installée dans son métier, continue à en rêver. 

Doris est une gamine, infantile du début à la fin. Ses rêves sont instables, incertains. Elle peut regarder une robe dans une vitrine, mais après tout elle pourrait tout autant s’en passer. Si on lui en fait cadeau, elle le prend, mais s’il faut le rendre, elle le rend. Ce n’est pas plus grave que ça, et il y aura toujours un garçon pour la désirer. Le rêve chez elle est moins douloureux, moins angoissant, car il n’est pas attaché à un objet précis. D’ailleurs cette fille lisse et transparente a-t-elle un passé ? On n’en est même pas sûr. 

Le film se termine par un plan où Suzanne, une cigarette à la main (comme la Monika de Un été avec Monika) nous regarde droit dans les yeux, après avoir déchiré la lettre que lui a envoyée son ancien amant, Henryk. C’est fini, semble-t-elle dire, ni gaie ni triste, comme si elle demandait notre avis. Mais il n’y a en face d’elle que silence, indifférence et incompréhension. Doris peut encore compter sur Palle, mais elle, ni ses collègues, ni le spectateur ne peuvent la soutenir. Son regard vide est notre regard.

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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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