Mon vingtième siècle (Ildiko Enyedi, 1989)

Le vingtième siècle aura été double – et je peux jouer, dans le plaisir et la douleur, sur cette duplicité

C’est l’histoire d’un homme sans nom (dénommé Z) qui croit aimer une seule femme alors qu’en réalité il en aime deux, deux jumelles qui ignorent qu’elles aiment le même homme. Etrange dédoublement dissymétrique, chiasme baroque. Les deux jumelles, Dora et Lili, naissent en 1880 à Budapest. Elles ont 20 ans en 1900, au passage du siècle, et suivent des chemins différents : la courtisane (Dora) et l’anarchiste (Lili). Sont-elles vraiment distinctes? Sont-elles la même personne redoublée? On l’ignorera jusqu’au bout. Le titre : « Mon vingtième siècle » suggère que le personnage dédoublé n’est autre que la réalisatrice, née en 1955. C’est elle qui aurait choisi, dans une sorte d’autobiographie cinématographique, la formule du « je » démultiplié, qui reste ambigu jusqu’au bout :

  1. Par les points communs des deux soeurs : une révolte (vol de bijoux pour l’une, bombes pour l’autre), et cet homme. Le récit, apparemment hétérogène, tient à cette présence masculine : de la Sorbonne à la Birmanie, de Budapest à Hambourg, Dora et Lili aiment le même homme qui ne se rend compte de rien, qui passe de l’une à l’autre en croyant qu’il s’agit toujours de la même. Décidément l’homme est vertical, phallique, étranger au dédoublement. Sexualité, politique, animalité, science, progrès technique, l’énergie des filles est liée à une force extérieure, phallique.
  2. Par ce qui les sépare, les divise. L’une jouant et surjouant la féminité, tandis que l’autre est attirée par le féminisme. L’une recherchant la vie mondaine, tandis que l’autre va de taudis en taudis, jouant la révolutionnaire pour masquer son désespoir.
  3. Comme on le voit dans la scène finale du miroir, elles sont réellement doubles, et réellement la même. N’est-ce pas cela, mon vingtième siècle ? Double et le même, raffiné et violent, jouisseur et castrateur, admirable par le progrès des sciences et méprisable pour son cynisme.

Le film est daté de 1989, une année-charnière pour les « pays de l’Est ». Réalisé avant la chute du communisme, nous le voyons après, en sachant ce que la Hongrie est devenue avec Viktor Orbán. Il ne peut que susciter en nous une nostalgie pour les rêves abandonnées. Ces jeunes filles nées en 1880 sont assez jeunes pour avoir connu la chute de l’empire austro-hongrois, la perte des provinces extérieures de la Hongrie à la suite du Traité de Trianon, voire la seconde guerre mondiale. Heureusement le film ne dépasse pas l’année 1900, dans un monde où l’ordre semble encore régner. Elles se sont retrouvées et ont toute la vie devant elles.

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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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