Douze mille (Nadège Trebal, 2019)

Il faut un compte juste pour qu’une autre économie, un autre type d’alliance et d’altérité, se mette en place

Franck travaille clandestinement dans une casse automobile où il vole parfois quelques pièces pour les revendre à son compte. Il se fait prendre, est chassé, doit trouver du travail ailleurs que dans cette région. Il vit en couple avec Maroussia. Tout se passe bien entre eux, mais elle exige une stricte égalité dans le paiement du loyer. Il s’engage donc à rapporter 12.000€ correspondant à sa part. C’est leur contrat, leur premier contrat, qui doit être scrupuleusement respecté, « pas plus pas moins ». La possibilité de l’amour y est suspendue. Pour remplir son engagement, Franck se fait successivement ouvrier intérimaire, contrebandier, vendeur de cigarettes, danseur, coursier, puis gardien dans un port. Dans ces usines où règne la précarité, il rencontre d’autres hommes « en galère », des personnes qui ont arrêté leurs études et qui font des boulots à peine croyables. Lorsque l’un d’entre eux mime son travail quotidien, Franck le talonne et danse sur ses pas, comme si tout cela n’était qu’un jeu, comme si la danse et l’inventivité permanente suffisaient pour échapper à l’ennui. Il réunit les 12.000€, revient vers Maroussia, afin de faire l’amour une nouvelle fois (enfin!).

A. Cette histoire d’errance et de désir est une histoire d’échanges. Il n’y a pas que la relation avec Maroussia qui soit suspendue à une certaine symétrie, un équilibre, un calcul, il y en a beaucoup d’autres, ils prolifèrent. Exemples :

  • avec un autre ouvrier, pour rapporter l’argent que celui-ci estime devoir à sa mère. Il échouera, mais n’arrivera pas à trahir son serment de fidélité;
  • avec une autre femme, qui organise des vols dans l’entrepôt dont il est le gardien. Il pourrait aussi tromper Maroussia avec elle, mais ne le fait pas;
  • avec les propriétaires de la casse, qui finalement sont prêts à le réembaucher à certaines conditions;
  • etc.

Pour que le premier contrat, apparemment arithmétique, soit respecté, il faut que tous les autres le soient. En cas d’erreur, d’échec, de dérive, d’abandon (et cela peut arriver à chaque instant), Franck risque de ne jamais rapporter les 12.000€, et donc de devoir renoncer au contrat sexuel avec la femme qu’il aime. 

B. À la forme initiale de l’échange s’en ajoutent d’autres, qui échappent à l’économie : un contrat de couple, un contrat de fidélité, un contrat de jouissance, un contrat d’amitié, un contrat de solidarité, etc. Les uns et les autres peuvent travailler ensemble, tricher ensemble, et ils peuvent aussi, par exemple, danser ensemble. Le contrat de plaisir est plus vaste que l’échange économique, il mène ailleurs. Pour nommer cette prolifération, il faut changer de mot : on passe du contrat à l’alliance. Laquelle ? Un rapport variable, évolutif, dissymétrique, où chacun peut trouver une voie singulière. Le paradoxe, c’est que ce voyage incertain, incalculable, s’opère sous les auspices des 12.000€, « pas plus pas moins ». On ne perd jamais l’horizon d’un équilibre, c’est-à-dire d’une attention à l’autre.

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Pierre D.

Initiateur et auteur du blog "Cinéma en déconstruction"

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